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Les trois vies de Georges Politzer (2)* Roger Bruyeron*

Georges Politzer fut durant sa trop brève existence (1903-1942) : un professeur de philosophie, un écrivain, auteur de deux livres retentissants, un militant, fidèle jusqu’à la mort dans son engagement au sein du Parti communiste français.

Le pamphlet contre Bergson
Toujours dans la même « vie », Politzer s’attaque cette fois, sous le nom de François Arouet (Voltaire), à une des gloires de la philosophie française, à la pensée d’Henri Bergson. La fin d’une parade philosophique : le bergsonisme est un pamphlet écrit en 1929, publié dans la collection « Les Revues ». C’est encore de liberté qu’il s’agit. Ce pamphlet attaque Bergson sur deux fronts : sur le front théorique il lui reproche de n’avoir rien apporté de vraiment nouveau, d’avoir en quelque sorte jeté de la poudre aux yeux à ses lecteurs, et à ses auditeurs lorsqu’il enseignait au Collège de France, avec des concepts généraux et creux comme ceux de « vécu », de « concret », « d’intuition », « d’élan vital » etc. Bergson n’a pas une pensée vraiment révolutionnaire ; avec quelques mots nouveaux il a repris des idées académiques, celles mêmes que Politzer et certains de ses amis n’ont cessé de combattre. Illusionniste, en réalité penseur bourgeois qui ne vise certainement pas à renverser le « désordre établi » ! Sa compréhension de la liberté s’infiltrant à travers « les mailles du déterminisme » lui semble calamiteuse. Ainsi sur le front pratique, au moment de la grande guerre, Bergson, faisant usage de ses concepts, s’est rendu ridicule et odieux dans son jugement sur les Allemands. Du moins aux yeux de cette génération qui est aussi celle des Surréalistes, génération qui reproche à la précédente de n’avoir fait preuve, vis-à-vis de la guerre, ni de lucidité ni de courage. Et ce qui est reproché à Bergson vaut aussi pour la plupart des universitaires, y compris les maîtres que jusqu’ici Politzer avait épargnés. Le pamphlet contre Bergson est à bien des égards un règlement de compte avec l’université elle-même, avec ceux que quelques années plus tard, l’ami de Politzer, Paul Nizan, nommera « Les chiens de garde ». Cette université est prisonnière de son spiritualisme qui trahit son engagement auprès des forces conservatrices de la société. De grands philosophes ne sont pas étudiés, ainsi Hegel, Feuerbach, Marx, Engels ; le matérialisme français est quasiment ignoré et c’est de cette époque que Politzer va s’efforcer de les faire mieux connaître ; Descartes continue à être honoré à l’université certes, mais ses héritiers du XVIIIe siècle sont passés sous silence, justement parce qu’ils ont su pousser le mécanisme cartésien dans ses conséquences radicales, c’est-à-dire, selon eux, matérialistes. Tels sont du moins les griefs que Politzer, mais aussi Lefebvre, Friedmann, Nizan et bien d’autres font à l’enseignement de la philosophie à l’université. Un point mérite d’être souligné : selon Politzer, Bergson œuvre, qu’il le veuille ou non, au retour de l’obscurantisme dans la pensée française. En privilégiant l’intuition contre la pensée discursive, en éloignant, toujours selon Politzer, la philosophie de la science, Bergson se range parmi les auteurs qui ramènent sur le devant de la scène philosophique la pensée religieuse, le subjectivisme le plus étroit et la philosophie de l’affectivité plutôt que celle de l’intelligence et de l’action. Sa pensée ne nous prépare pas à affronter le pire, ce qui vient. Cette attaque ira en s’accentuant et en se précisant tout long des années trente.

Le combat contre l’obscurantisme
Justement avec ces années commence « la troisième vie » de Politzer : en 1930 sa demande d’adhérer au Parti communiste est acceptée. À une condition, il doit abandonner ses études de psychologie et sa tentative de fonder une psychologie concrète qui soit vraiment scientifique, pour consacrer son temps de militant à l’économie et à la finance. Voilà Politzer qui doit rendre compte régulièrement, souvent avec l’aide de Gabriel Péri, des articles parus dans le Wall Street Journal, le Financial Times etc. ! En plus de son travail de professeur, à Évreux à partir de ce moment-là. Et son action militante va bien au-delà de ce travail fastidieux, il enseignera aussi à l’école du Parti, à l’université ouvrière, où il s’illustrera par son franc-parler, son humour et, toujours, sa passion, ses colères. Il relit les quelques textes qu’il connaissait déjà, mais mal, ceux de Marx en particulier, ou des textes de Marx qu’il ne connaissait pas encore ; il lit Lénine dont vient de paraître Matérialisme et empiriocriticisme ; il entreprend vers la fin de ces années-là une traduction de La dialectique de la nature de Friedrich Engels, avec l’aide du physicien et militant Jacques Solomon. Il participe aux côtés de Paul Langevin et Marcel Prenant à la création de La Pensée, revue du rationalisme moderne. Et sans cesse il publie des articles dans différentes revues, par exemple dans Commune à propos des célébrations du tricentenaire du Discours de la méthode de Descartes (1937). Outre son action proprement politique, il revient constamment, au nom du rationalisme précisément, à son combat contre ce qu’il nomme l’obscurantisme, et plus particulièrement contre celui de l’idéologue nazi Alfred Rosenberg. Mais à ce moment le décor a changé : lorsque Politzer attaque de front et avec détermination Alfred Rosenberg et tout ce qu’il représente, le pays est occupé, Politzer vit dans la clandestinité avec quelques camarades dont son épouse. Et La Pensée libre dans laquelle il publie « L’obscurantisme au XXe siècle » est devenue une revue clandestine. C’est sous le nom de Rameau qu’il publiera le texte cité ainsi que le suivant « Révolution et contre-révolution au XXe siècle ». Pendant cette période il poursuivra la lutte en éditant aussi une feuille ronéotypée L’université libre et en participant avec Jacques Decour à l’élaboration de ce qui deviendra sous l’autorité d’Aragon et de Jean Paulhan, Les Lettres françaises. Il fallait une force exceptionnelle pour attaquer de front l’idéologue du Parti nazi, venu à Paris prendre la parole à la Chambre des députés pour fustiger la Révolution française et lui opposer la Révolution du national-socialisme ! Et lancer un appel à la collaboration, au nom du sang et de la race !
Il fallait répondre par un engagement encore plus radical auprès de ceux qui combattent contre le nazisme, avec l’Union soviétique et son Armée rouge. En liant étroitement la libération du pays à un changement profond dans son organisation sociale, la construction du socialisme : l’émancipation sociale ouvrira la libération nationale. Ce sont quasiment les derniers mots écrits par le philosophe.
Georges Politzer fut arrêté par la police française en janvier 42, remis à la Gestapo quelques semaines plus tard et fusillé au Mont Valérien en mai 42. 

*Roger Bruyeron est philosophe.
Il est professeur en Première supérieure au lycée Condorcet (Paris).

Bibliographie

• Georges Politzer, Critique des fondements de la psychologie, PUF, 2007
• Georges Politzer, Contre Bergson et quelques autres, Flammarion, 2013
• Georges Politzer, Principes élémentaires de philosophie, Éditions sociales, 1966, 2004.
• Georges Politzer, Pour les Lumières. Ecrits politiques (en préparation).
• Georges Politzer, Les trois morts de Georges Politzer, Flammarion, 2013.
• Bruyeron Roger, « Combattre en philosophe : les écrits clandestins de Georges Politzer », Revue philosophique n°3, 2002.
• Autour de Georges Politzer, textes recueillis par Giuseppe Bianco, Hermann (à paraître).

ÉLÉMENTS DE BIOGRAPHIE

3 mai 1903 Naissance de Georges Politzer à Nagyvàrad (Autriche-Hongrie) aujourd’hui Oradéa-Maré (Roumanie).
1920-21 Fin des études secondaires à Budapest, après s’être engagé auprès de Béla Kun.
Août 1921 Arrivée à Paris (naturalisé en 1924).
1922-23 Licence de philosophie. Suit les cours de Léon Brunschvicg. Rencontre avec Pierre Morhange, Henri Lefebvre, Georges Friedmann etc.
1924 Diplôme d’études supérieures de philosophie, mention Bien. Création de la revue Philosophies, 6 numéros.
1925 « Le mythe de l’anti psychanalyse » dans Philosophies 5/6. Octobre : nomination comme « professeur-délégué » au lycée de Moulins. Traduction de Schelling, Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine, préface de H. Lefebvre.
1926 Agrégation de philosophie, nomination au lycée de Cherbourg. Article « Introduction » dans la revue L’Esprit, 2 numéros.
1928 Critique des fondements de la psychologie, chez Rieder.
1929 La fin d’une parade philosophique : le bergsonisme, sous le pseudonyme de François Arouet. Revue de psychologie concrète, 2 numéros. Octobre, nomination au lycée de Vendôme.
1930 Adhésion au Parti communiste français. Novembre, nomination au lycée d’Évreux jusqu’en septembre 1939. Au Parti, travaille avec G. Péri sur les questions économiques.
1931 Mariage avec Maï (Marie-Mathilde) Larcade, entrée elle-même au Parti l’année précédente. Lecture de Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme.
1932 Fondation de l’université ouvrière. Georges Politzer y enseigne, écrit dans La vie ouvrière, Les cahiers du bolchévisme.
1933 « Un faux contre-révolutionnaire : le freudo-marxisme », dans Commune, n°3.
1937 « Le tricentenaire du Discours de la méthode » dans La Correspondance internationale, n°23. Réaffirmation de la force du rationalisme cartésien et de son héritier, le matérialisme du XVIIIe siècle.
1938 Traduction avec Jacques Solomon de La Dialectique de la nature de F. Engels.
1939 Création de La Pensée, revue du rationalisme moderne, avec Langevin, Prenant, Wallon. Octobre, nomination au lycée Marcelin Berthelot de Saint-Maur. Fin octobre, mobilisation, École militaire.
Septembre 1940 Entrée dans la clandestinité. Réseau avec Jacques Decour, Jacques Solomon, Georges Dudach, Danièle Casanova, Maï Politzer. Novembre, L’Université libre, après l’arrestation de Paul Langevin.
Février 1941 La Pensée libre n°1 et brochure « Révolution et contre-révolution au XXe siècle ». Juillet, rencontre, chez le peintre Ernest Pignon, de Louis Aragon avec J. Decour : projet de création des Lettres françaises.
Février 1942 La Pensée libre n°2. 15 février, arrestation du réseau par la Brigade spéciale. 20 mars tous et toutes sont remis aux autorités allemandes. 23 mai Georges Politzer est fusillé au Mont-Valérien. Le 27, Georges Dudach et Jacques Solomon. Le 30, Jacques Decour. Maï et Danielle sont emprisonnées au fort de Romainville.
24 janvier 1943 Déportation depuis Compiègne de Maï Politzer, Danièle Casanova, Charlotte Delbo, M. C. Vaillant-Couturier… (230 prisonnières), au camp d’Auschwitz. Mars 43, mort de Maï Politzer, puis de Danièle Casanova début mai.

La Revue du projet, n° 35, mars 2014
 

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