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La xénophobie est-elle en hausse ? Étienne Schweisguth*

Pour rendre compte des succès électoraux du Front national et de la montée des thèmes de la sécurité et de l’immigration dans le débat politique, point n’est besoin d’invoquer une supposée montée de la xénophobie ni une mystérieuse tendance à la droitisation.

En fait, deux phénomènes apparemment contradictoires coexistent dont il faut se demander comment ils s’articulent. Le premier est que, contrairement à ce qui est souvent dit et répété, la xénophobie n’est pas en hausse mais plutôt en baisse dans la société française. Le second est que, dans le débat public, la question de l’immigration a effectivement pris une place de plus en plus importante.

Sur le long terme le recul de la xénophobie est une évidence
Que l’on remonte à l’époque où l’on se demandait si les Noirs avaient une âme, ou à celle de Jules Ferry qui ne craignait pas de parler de « races inférieures » : le recul de la xénophobie est une évidence. Concernant la période plus récente, depuis que les enquêtes permettent de mesurer l’évolution des opinions xénophobes, la tendance est également manifestement à leur déclin et à la hausse de la tolérance. Depuis les années 1980, la courbe de la tolérance, que publie chaque année la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, présente la forme d’une ligne brisée avec de fortes hausses et de fortes baisses. Les unes comme les autres sont conjoncturelles, mais, dans l’ensemble, cette courbe est orientée à la hausse.
Au cours des trois dernières années, la courbe de la tolérance a connu une forte baisse, suite à la séquence politique initiée par le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy au début de l’année 2010. Mais rien n’indique que cette baisse ponctuelle doive être considérée comme le point de départ d’un mouvement de baisse à long terme. Deux grands facteurs rendent compte de la tendance historique à la montée de la tolérance. Premièrement : le développement économique qui, en améliorant les conditions de vie, a apaisé les tensions sociales et affaibli la propension à chercher des boucs émissaires. Second facteur très important : la généralisation de l’enseignement, qui a développé le sens de la relativité culturelle et favorisé la diffusion des principes d’égale valeur et d’égale dignité entre les êtres humains. Les études sociologiques montrent que les progrès de la tolérance sont portés par le renouvellement des générations : les nouvelles générations, plus instruites et plus tolérantes, remplacent les anciennes générations davantage marquées par les préjugés raciaux (Voir P. Bréchon et J.-F. Tchernia (dir.) La France à travers ses valeurs, Armand Colin, 2009). La grande faiblesse de la thèse de la montée de la xénophobie est de reposer sur des observations relevant du seul domaine politique. Pour étayer l’idée d’une montée générale de la xénophobie, il faudrait pouvoir montrer que cette montée s’observe dans l’ensemble de la vie sociale. Or, tout semble indiquer le contraire. La proportion de couples « multi-origines » augmente. La plus grande partie de la population « issue de l’immigration » est professionnellement intégrée. Sur les lieux de travail et dans l’espace public, rien ne montre une dégradation des relations entre personnes d’origines différentes. Et les observateurs un peu âgés ont pu constater la disparition des épithètes ordurières et injurieuses encore utilisées dans les années 1970 à l’égard des Maghrébins.

Montée de l’exaspération populaire face à l’incapacité à mettre fin à la montée du chômage et de la précarisation
L’explication de la montée en puissance du FN et de ses thèmes par la montée de la xénophobie se résume en fait à une explication paresseuse, qui conclut sans réflexion de la montée d’un parti indéniablement xénophobe à une montée générale de l’attitude xénophobe. Il n’y a pas en France de montée de la xénophobie. Il y a une utilisation politique de ce thème, lequel est plus ou moins mobilisé par les acteurs politiques selon les circonstances, et avec plus ou moins de succès. Fonds de commerce traditionnel du FN, la xénophobie s’intègre parfaitement dans la nouvelle thématique de ce parti qui, à travers l’Union européenne et la mondialisation, désigne « l’étranger » comme responsable des maux sociaux et économiques de la France. Marine Le Pen a ainsi réussi à faire se rejoindre la protestation économique et sociale des classes populaires et ce qu’il demeure de racisme – ce qui n’est malheureusement pas peu – dans la société française. Si l’apparition du FN sur la scène électorale a effectivement correspondu à l’émergence du problème de l’immigration dans les années 1980, en revanche les progrès actuels du vote FN ne traduisent pas la montée d’un sentiment xénophobe mais la montée de l’exaspération populaire face à l’incapacité des dirigeants de l’UMP comme du PS à mettre fin à la montée du chômage et de la précarisation. En ce qui concerne l’UMP, tout le porte actuellement à faire des thèmes liés à la xénophobie un enjeu politique. Dans le domaine économique, elle peine à se différencier de la politique menée par la majorité socialiste, domaine où elle n’a guère à proposer que davantage d’austérité et davantage de libéralisme, thèmes dont elle sait qu’ils ne sont pas populaires. La sécurité, les Roms et les immigrés lui fournissent une opportune diversion. Elle est, par ailleurs, sous la pression électorale du FN et hésite entre plusieurs stratégies : prendre des voix à ce dernier en reprenant ses idées ; préparer les reports de voix des électeurs FN sur l’UMP au second tour des élections présidentielle et législatives ; ou passer en sous-main des accords avec le FN. Il y a certes beaucoup de xénophobie en France, beaucoup trop. Cela n’empêche pas qu’elle soit en baisse. De même, il y a du sexisme et de l’homophobie, beaucoup trop, mais cela n’empêche pas qu’ils soient en baisse. C’est ici que le citoyen, le militant et le commentateur doivent s’appliquer à pratiquer « la pensée complexe », chère à Edgar Morin, c’est-à-dire à ne pas confondre le niveau et le mouvement et à garder à l’esprit qu’un phénomène peut se situer à un niveau très élevé tout en étant en baisse. De même que l’inondation est toujours là quand la décrue s’amorce, la xénophobie est toujours présente en France, même si elle n’atteint plus les niveaux vertigineux qu’elle a pu connaître par le passé. Il est malheureusement à craindre que la décrue soit lente. 

*Étienne Schweisguth est politiste. Il est directeur de recherche au CNRS.

La Revue du projet, n° 35, mars 2014
 

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