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Les ouvriers ne votent pas « naturellement » à gauche... ni à droite !, Entretien avec Florent Gougou*

Plutôt qu’à un basculement des ouvriers vers la droite, on assiste depuis plusieurs années à la fin d’un vote de classe, à un rapprochement progressif par rapport à la moyenne de l’électorat.

Dans le cadre de votre thèse, vous avez travaillé sur les évolutions du vote ouvrier en France et en Allemagne. Considérez-vous que  le concept de « droitisation » est le plus approprié pour décrire ces évolutions ?
La réponse dépend de la manière dont on définit le concept : le terme peut recouvrir des phénomènes très différents. Si on le conçoit comme un glissement vers la droite, alors on peut effectivement parler de « droitisation » du vote ouvrier. En revanche, si on conçoit la droitisation comme un basculement vers la droite, alors le terme n’est pas approprié car les ouvriers ne votent pas massivement pour la droite aujourd’hui. Pour comprendre les évolutions du vote des ouvriers, il faut revenir à la situation avant les années 1980 : en France comme en Allemagne, les ouvriers votaient beaucoup plus à gauche que le reste de l’électorat, avec des scores en moyenne de 20 points supérieurs. C’est ce qui a changé en priorité dans les deux : les ouvriers votent en moyenne de moins en moins à gauche, mais il s’agit davantage d’une perte de spécificité que d’un tropisme particulier pour la droite. Il est préférable de parler de la fin d’un « survote » ouvrier pour la gauche que d’une « droitisation » de cet électorat.

Vous parlez « d’un désalignement » de ce vote par rapport aux partis défendant traditionnellement les classes laborieuses, comme le PCF en France. Pourriez-vous expliquer ce que cela signifie ?
La notion de désalignement est une notion descriptive, qui désigne la dynamique par laquelle un groupe social qui votait de manière massive et régulière pour un parti politique particulier se rapproche progressivement de la moyenne de l’électorat. C’est précisément la dynamique principale de changement du vote des ouvriers. La fin « du vote de classe ouvrier » en faveur de la gauche est un processus qui a été lent et progressif : il s’est produit sur plus d’une génération, en France comme en Allemagne.

Celui-ci est-il intervenu au même moment dans les deux pays ? Pourquoi ? Quels en ont été les principaux facteurs ?
Non, ce « désalignement » a un timing différent dans les deux pays. Il s’est amorcé à la fin des années 1970 en France, mais au début des années 1960 en Allemagne. Ce décalage est le premier grand résultat de ma thèse, car il permet de balayer une idée reçue sur les évolutions du vote des ouvriers : dans les deux pays, le recul du vote des ouvriers pour la gauche est intervenu avant l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce qui permet de rejeter l’idée selon laquelle ce serait d’abord la pratique de la gauche au gouvernement qui en serait le facteur déclencheur – ce qui ne veut cependant pas dire qu’elle n’ait pas joué par la suite. Les racines sont davantage à rechercher dans deux ensembles de facteurs : d’un côté, les transformations des structures socio-économiques et notamment de la condition ouvrière, avec le recul du secteur industriel, la fermeture des très grandes usines et la précarisation de l’emploi ; et de l’autre, les évolutions du jeu politique, avec notamment la promotion de nouveaux enjeux de type « culturel » dans les années 1980, comme l’immigration ou l’insécurité en France et l’environnement en Allemagne. Ceux-ci ont modifié la nature de l’affrontement politique et suscité de nouvelles motivations de vote, notamment chez les nouvelles générations d’ouvriers. Car – et c’est un point essentiel – ce ne sont pas les mêmes ouvriers qui votaient hier pour la gauche et qui votent aujourd’hui pour la droite. Ces derniers sont d’abord de jeunes ouvriers socialisés dans ce « nouveau monde politique », alors que leurs devanciers restent encore très fidèles aux formations de gauche, même s’ils disparaissent progressivement de l’électorat.

La thèse « du gaucho-lepénisme » défendue par certains, comme Pascal Perrineau, pour désigner une conversion des électeurs communistes vers le Front national vous paraît-elle de ce fait pertinente ?
Rien ne confirme dans mes données l’idée d’un transfert direct d’une partie de l’électorat ouvrier de gauche vers l’extrême-droite. Cela ne veut pas dire que ce phénomène n’existe pas, on pourra toujours trouver un ancien électeur du PCF qui vote aujourd’hui pour le FN. Mes résultats permettent avant toute autre chose de distinguer deux composantes dans le vote ouvrier pour le Front National. Le premier électorat ouvrier du FN, qui apparaît dès le milieu des années 1980, est un électorat ouvrier de droite radicalisé (car il y a toujours eu un électorat ouvrier de droite, qui comptait au minimum 25 à 30% des ouvriers). C’est d’abord chez eux que sont recrutés les électeurs ouvriers du FN. Mais un second électorat ouvrier du FN est apparu plus récemment, composée de jeunes cohortes d’ouvriers qui n’avaient jamais voté à gauche auparavant. Je ne remets pas en question les évolutions  électorales importantes pointées par Pascal Perrineau, notamment le fait que d’anciens bastions ouvriers soient devenus des terres votant largement pour le FN, dans l’Est de la France par exemple. Mais la thèse du gaucho-lepénisme pose problème en ce qu’elle part du principe qu’un ouvrier devrait naturellement voter à gauche.

Son relatif succès ne reflète-t-il pas finalement certaines apories des études électorales ?
Encore une fois, le principal problème réside à mon sens dans le présupposé selon lequel un ouvrier devrait naturellement voter à gauche. Il faut absolument se libérer de cet a priori et remettre le vote ouvrier en perspective, et notamment le resituer dans le cadre des recompositions générales de la compétition politique en France. Les évolutions des enjeux mis en avant dans les campagnes peuvent en effet conduire certains ouvriers à modifier leurs préférences électorales, ou à s’abstenir. Il n’y a pas de vote automatique en fonction de sa classe sociale. Ce constat est valable pour les ouvriers autant que pour le reste de la population et conduit à être davantage attentif aux enjeux mobilisés à un moment donné dans la compétition électorale par les différents partis en lice. 

*Florent Gougou est politiste. Docteur en science politique, il est chercheur associé au Centre d’études européennes de l’Institut d’études politiques de Paris.

La Revue du projet, n° 35, mars 2014
 

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