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Le clivage gauche/droite a-t-il encore un sens ? Florian Gulli

Le virage libéral de la social-démocratie européenne sème le doute sur la pertinence d’un clivage qui ne date pas d’hier. Plusieurs auteurs se sont notamment interrogés récemment sur son rapport au clivage de classe.

On connaît la réponse du philosophe Alain : « La première idée qui me vient est que l’homme qui pose cette question n’est certainement pas un homme de gauche ». Les choses ont néanmoins beaucoup changé depuis ce propos de 1930. Aujourd’hui, la défiance vis-à-vis de la gauche et de la droite, le sentiment croissant qu’une différence seulement marginale distingue les deux, sont largement répandus dans la population et en particulier dans les classes populaires. Gérard Streiff écrivait dans La Revue du Projet : « ni droite, ni gauche, le premier parti de France ».
Ce sentiment n’a pas épargné les philosophes. Cornelius Castoriadis par exemple, que nul ne suspectera d’être de droite, se déclarait dès 1986 « déçu du gauche-droite ». L’historien américain d’inspiration marxiste Christopher Lasch, dans un ouvrage de 1991, affirmait « l’obsolescence du clivage gauche-droite » au motif que gauche et droite partageaient désormais « les mêmes convictions fondamentales ». Ces thèses sont reprises aujourd’hui par le philosophe Jean-Claude Michéa qui se déclare socialiste mais par-delà la gauche et la droite, s’autorisant de Marx et d’Engels qui toujours assumèrent leur appartenance au socialisme sans jamais toutefois se dire « de gauche ».

Désillusion à l’égard de la gauche
Les discussions autour du clivage gauche/droite qui retiennent notre attention viennent d’une désillusion à l’égard de la gauche. Elles cherchent à expliquer le ralliement répété des gouvernements de gauche aux politiques libérales, sans recourir au schème insatisfaisant de la « trahison ».
Les mises en question radicales de l’idée de « gauche », qui vont jusqu’à estimer qu’il faut s’en passer désormais, mobilisent en général trois types d’arguments. Le premier est stratégique : le mot « gauche » n’est absolument plus mobilisateur aujourd’hui. On aura beau se déclarer « 100 % à gauche », « parti de gauche », « vraie gauche », « gauche de gauche », rien n’y fera. Et le constat d’une dévalorisation durable du mot semble incontestable. André Tosel, s’inscrivant dans cette analyse stratégique, propose en guise de « cure d’abstinence linguistique », de « mesure d’hygiène mentale », de ne plus prononcer le mot « gauche ». Si l’unité des classes populaires doit se faire, ce ne sera pas autour de ce mot discrédité qui divise les gens plus qu’il ne les rassemble. Reste alors à savoir par quel terme mobilisateur remplacer le signifiant « gauche » : « Peuple » ? « Socialisme » ? « Communisme » ? « Les 99 % » ? À moins que tout ceci ne soit pas affaire de mots.
Le second argument est d’ordre idéologique. La gauche partagerait désormais « les mêmes convictions » (Lasch) que la droite. Gauche et droite ne seraient que deux variantes complémentaires du libéralisme (Michéa). Bien sûr, on pourrait arguer qu’une telle analyse est caricaturale ; que des clivages idéologiques persistent ; qu’il existe, en France en particulier, une gauche qui ne s’est pas ralliée au libéralisme, etc. Mais peut-être l’essentiel n’est-il pas là ! On peut en effet contester le présupposé voulant que la gauche soit d’abord la traduction politique d’une idéologie. Si l’idéologie est évidemment importante, elle n’est pas d’une grande aide quand il faut définir le clivage qui nous intéresse. Car à regarder les contenus proposés par les organisations de gauche au cours du siècle dernier et à l’échelle de la planète, il est bien difficile de trouver une cohérence et quelques invariants. Tantôt ces organisations ont défendu la petite propriété et le partage des terres, tantôt elles ont favorisé la collectivisation. Ici elles étaient favorables à la colonisation, là-bas, elles lui étaient hostiles. Elles défendent l’égalité, mais cela arrive aussi à la droite (pensons à Milton Friedman et Friedrich Hayek, grands pourfendeurs des discriminations). Comme la droite enfin, il leur arrive de privatiser des entreprises publiques. Et pourtant, malgré cet embrouillamini idéologique, il est possible d’identifier une gauche et une droite. Christopher Lasch illustre bien ce paradoxe. Il commence son livre Le seul et vrai paradis en déclarant l’obsolescence du clivage gauche/droite, mais le termine en identifiant très clairement une droite et une gauche malgré l’indifférenciation idéologique affirmée. Manière de reconnaître tacitement que le clivage gauche/droite n’est pas réductible aux oppositions idéologiques.

Structuration de la société en classes
Le clivage gauche/droite renvoie, au-delà des idéologies, à la structuration de la société en classes. S’il persiste, ce n’est donc pas seulement dans la tête de quelques nostalgiques. Il a un fondement objectif. Bien sûr, il faut se garder de la vision caricaturale voulant que la gauche représente les classes populaires tandis que la droite défendrait la bourgeoisie. La structure de classes des sociétés modernes est « un jeu à trois protagonistes » (Jacques Bidet), non à deux : les classes fondamentales d’une part et d’autre part une classe dominante elle-même divisée en deux fractions hiérarchisées. On peut alors faire apparaître « le paradoxe du concept de gauche » (Bidet). Il y a la « gauche » en tant qu’expression de la fraction de la classe dominante la plus éloignée du pouvoir social réel et la « Gauche », avec une majuscule, comme alliance entre cette dernière fraction et les classes populaires. Ce qui donne par exemple avant l’affaire Dreyfus en France : une gauche identifiée à la bourgeoisie et une droite identifiée à l’aristocratie alors hégémonique, les socialistes se situant le plus souvent hors du cadre parlementaire, donc en deçà de la dichotomie. Précisons pour éviter tout malentendu, que les alliances dont on parle ici sont des alliances de classes et non de partis politiques. Les partis socialistes et communistes au XXe siècle ont toujours accueilli en leur sein l’alliance dont il est question.
Le philosophe Jean-Claude Michéa reconnaît à la Gauche du XXe siècle ses mérites mais affirme en même temps que le contexte social qui l’a rendue possible est aujourd’hui révolu et qu’il est illusoire par conséquent de vouloir la ressusciter. En effet, le traditionalisme féodal, dont la menace avait justifié l’existence de la Gauche, a définitivement disparu de la scène politique en 1945. Depuis cette date et faute d’ennemis, l’alliance de la bourgeoisie et des classes populaires n’a plus de raison d’être. Le jeu social s’est simplifié et ne compte plus que deux protagonistes. Il n’y a plus de place désormais que pour la « gauche » au sens faible qui fera les intérêts de la bourgeoisie quoiqu’en suivant des méthodes légèrement différentes de celles de la droite. Dans ce contexte, le clivage gauche/droite semble avoir perdu toute pertinence.
Les analyses du philosophe Jacques Bidet permettent de rétablir la pertinence du clivage politique et donc celle de la « Gauche » au sens fort. Selon lui en effet, la tripartition sociale est constitutive de la modernité politique. Elle ne prend pas fin à la Libération ; les éléments changent mais la structure persiste. Il y a aujourd’hui encore face aux classes fondamentales une classe dominante à deux pôles (c’est là ce qui sépare Jacques Bidet et Jean-Claude Michéa). À côté de ceux qui fondent leur pouvoir sur la propriété (la finance), il y a ceux qui fondent leur pouvoir sur le savoir et les compétences (l’élite, les experts). Ce que d’ailleurs Christopher Lasch entrevoyait dans Le Seul et vrai paradis en identifiant une droite liée aux actionnaires et une nouvelle gauche « regroupant les professions managériales et intellectuelles » (la « nouvelle classe »). Cette composante de la classe dominante (les « cadres », la « technocratie ») commence à se développer à la fin du XIXe siècle, mais n’apparaît vraiment comme groupe identifiable qu’à partir des années 1960 en France. Son affinité éventuelle avec les classes fondamentales vient de ce qu’elle se tient, elle aussi, à distance du pouvoir social réel, celui des actionnaires.
Dans ce contexte, « le paradoxe du concept de gauche » persiste. Les conditions sont encore réunies pour qu’il y ait une Gauche (populaire) comme alliance de classe, et non pas seulement une gauche (élitaire) libérale. Ce qui explique l’invisibilité de la Gauche (populaire) aujourd’hui, c’est la désorganisation relative des classes fondamentales, qui ne sont plus en mesure d’exercer une influence sur la fraction subalterne de la classe dominante. Mais pourquoi une alliance de classe, pourrait-on objecter ? Pourquoi ne pas tenter la voie de l’autonomie des classes populaires ? Le principe de légitimité moderne, le principe majoritaire, impose les alliances de classes. Dans un jeu à trois protagonistes, on ne gagne pas tout seul. Refuser l’alliance, c’est créer du même coup les conditions d’une alliance entre la finance et l’élite, alliance au sommet qui n’a jamais fait les affaires des classes populaires. Tout cela est bien connu : la victoire est à celui qui sait diviser son adversaire (la bourgeoisie, elle, connaît la chanson !).
Le mot « Gauche » a donc toujours un sens. Il désigne, d’un point de vue de classe, l’alliance entre les classes fondamentales et la fraction subalterne de la classe dominante, celle qui est la plus éloignée du pouvoir social réel (la bourgeoisie au XIXe siècle, l’élite technocratique aujourd’hui). Il n’en reste pas moins que le terme ne séduit plus. La remobilisation des classes populaires, préalable à toute politique communiste, devra donc sans doute se faire sur d’autres bases sémantiques.

Bibliographie

• Jacques Bidet, L'État-monde, Libéralisme, socialisme et communisme à l'échelle globale, PUF, 2011.
• Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive,
Seuil, 2005.
• Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis.
Une histoire de l'idéologie du progrès et de ses critiques,
  Flammarion, 2006.
• Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche.
De l'idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu,
Climats, 2013.

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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