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Les défis des sciences médicales au XXIe siècle, Entretien avec Bernard Jégou*

La santé est un concept global, il s'agit de vaincre les maladies, de faire face aux menaces sanitaires, de soigner le plus grand nombre et de s'attaquer aux inégalités. Mais on est aujourd'hui assez désorienté sur l'avenir des sciences médicales : les affirmations les plus contradictoires circulent...

Il existe des millions de virus et on n’en connaît que quelques milliers, leurs mutations pourraient être inquiétantes. Est-ce cela le grand défi ?
Les maladies virales humaines se sont répandues à partir du néolithique, notamment avec la domestication des animaux et la nouvelle agriculture qui entraîna une promiscuité animal-homme. Les maladies infectieuses correspondent toujours à un bras de fer entre la lutte pour la vie (des micro-organismes) et celle de leurs hôtes, c’est à qui gagnera une bataille dont l’issue est souvent incertaine. Nous sommes tous les héritiers des populations humaines qui, par le passé, ont survécu aux pandémies telles que la peste, la grippe, etc. Les agents infectieux (virus et bactéries) ont développé des stratégies de contournement des défenses naturelles, leurs mutations adaptatives sont très rapides, des vaccins efficaces peuvent devenir inopérants, la résistance aux antibiotiques se développe. En outre, l’homme moderne voyage, ce qui se transmettait parfois sur plusieurs années peut se transmettre en quelques heures. C’est donc un énorme défi, mais pas le seul.

Et les maladies neuro-psychiatriques, les pollutions, le stress chronique...
Des projections ont été faites à l’échelle  de l’Europe : des millions de personnes sont et seront plus encore affectées par des maladies neuro-dégénératives. Autre exemple, que je connais bien : le développement du cancer du testicule, il croît dans tous les pays, c’est le plus fréquent chez l’homme jeune, mais on n’en connaît pas les causes, même si l’on pense qu’il est lié à l’environnement (au sens large du terme). Certaines menaces sont bien identifiées, d’autres moins. Les maladies dues aux changements d’organisation de la société explosent certes, mais elles ont toujours existé, le contexte d’urbanisation, les conditions de travail et de vie peuvent les aggraver. Ce sont effectivement des fronts majeurs, mais parmi d’autres. Attention aux modes, les plans cancer, SIDA, maladies neurologiques, c’est aussi souvent un prétexte pour déshabiller X en habillant Y !

Il y a régulièrement des polémiques sur le(s) cancer(s).
Défi multiple et paradoxal. La vie s’allonge grâce à la prise en charge médicale et sanitaire. En retour, les maladies liées à cet allongement se répandent : le cancer de la prostate, Alzheimer, etc. Il y a des cancers dont l’étiologie est connue (c’est le cas, par exemple, du lien entre le tabac et l’amiante pour le cancer du poumon). Certains ont cru que le séquençage du génome allait permettre de vaincre le cancer, mais cela ne suffit pas. La chimiothérapie, développée à partir des années 1960, a permis de très grands progrès. Il est vrai qu’on a assisté ensuite à une stagnation relative, il y a toutefois eu des découvertes non négligeables, notamment au sujet de l’existence de protéines particulières dans certaines tumeurs, cela a débouché sur des thérapies innovantes : un anticorps va se coller spécifiquement à la cellule tumorale pour la tuer, comme dans les mélanomes. On prend conscience de problèmes nouveaux inaperçus, mais les choses progressent néanmoins.

La recherche fondamentale non ciblée a-t-elle fait avancer la connaissance et les traitements de maladies comme le cancer, mieux que des plans spécifiques ?
N’opposons pas le ciblé et le non ciblé. Ce qui est dramatique, c’est que le ciblage des moyens de recherche sur certaines maladies serve de prétexte à la diminution des crédits de base, avec pour conséquence que de plus en plus souvent la créativité libre de la communauté scientifique n’est plus soutenue, alors que le hasard lui-même joue un rôle fondamental dans la découverte. On nous demande d’aller toujours plus vite, de déposer des brevets : enrichir les industriels, ce serait enrichir le pays. Mais c’est souvent très déséquilibré ! Cela favorise d’ailleurs aussi la dictature de « l’opinion », par exemple en matraquant des sondages pour définir les orientations. L’organisation de la recherche ne doit pas être guidée par l’émotion du moment et les stratégies politiques qui en découlent. Les discussions publiques sont nécessaires et il est normal que les grandes décisions politiques soient prises par le parlement, mais les politiques n’ont pas à trancher le débat scientifique et à brider la créativité. Une certaine « République des chercheurs », comme disait Frédéric Joliot, doit être conservée. L’autonomie relative (Pierre Bourdieu) n’a rien à voir avec l’isolement dans une tour d’ivoire.

La thérapie génique, les cellules-souches tiendront-elles leurs promesses, seront-elles à l’origine de grands bouleversements ?
Comme le disait Marcelin Berthelot au XIXe siècle, la science (clinique) est née de la poursuite d’un double résultat : « l’art de faire de l’or » (la « pierre philosophale »), mais aussi « l’art de se rendre immortel ». Les thérapies cellulaires, c’est le rêve de remplacer les organes usés ou défectueux à partir de cellules-souches. Cela est rendu envisageable par l’avancée des sciences de la vie. Par exemple, un pancréas qui s’arrête (on ne sait guère pourquoi…), c’est le diabète et une vie rendue difficile ; le remplacer serait formidable. Mais il ne faut pas survendre ces progrès, donner de faux espoirs, se livrer à une promotion débridée. Croire qu’on réglera le problème à court terme, c’est de la science-fiction. En outre, pour ce qui concerne les cellules-souches, il existe des problèmes éthiques délicats : doit-on s’autoriser à modifier le génome génital et ainsi modifier le génome des générations futures ?

Et la disparité entre pays pour l’accès aux soins ?
Oui, il faut aussi mettre fin à des fléaux pour lesquels on a déjà les solutions médicales. Des maladies qu’on espérait éradiquer font des millions de victimes et/ou reparaissent. Ainsi, la poliomyélite fait des ravages en Afghanistan, au Pakistan ou en Syrie, certaines vaccinations régressent, même chez nous. Et il y a de nouvelles menaces, par exemple celles résultant du réchauffement de la planète qui va faire apparaître une nouvelle cartographie des maladies infectieuses. Tout cela est très souvent lié à l’ordre économique mondial qui est catastrophique. Mais ces inégalités ont lieu aussi à l’intérieur d’un même pays, entre couches sociales, entre zones géographiques, ce sont en général le reflet d’écarts économiques. Par exemple, le chômage favorise ou accroît certaines maladies, comme les addictions ; on décroche aussi sur les soins dentaires, avec les conséquences que cela entraîne, on renonce aux appareils auditifs, du coup on s’isole ; il y a alors des conséquences sur les enfants, leur scolarité. En fait, seule une partie de la population a accès à l’ensemble des progrès et les inégalités s’aggravent.

Tu es biologiste de formation et tu as été président du conseil scientifique de l’INSERM. Le fait de ne pas être médecin à l’origine a-t-il été un handicap à cet égard ?
Non, je ne crois pas, mais c’est une question intéressante. Autrefois, à l’INSERM, il y avait, juxtaposés, beaucoup de médecins qui ne faisaient guère de recherche et beaucoup de biologistes qui en pratiquaient une souvent éloignée de la médecine proprement dite. Depuis trente ans, le travail en équipe est devenu absolument fondamental, avec partage et diffusion des connaissances. Il y a des biologistes qui sont capables de poser des questions fondamentales sur les animaux, voire sur l’homme, ils doivent donc les tester avec des médecins ; il y a des médecins qui ont la curiosité intellectuelle et les ressources pour découvrir (du moins quand leurs conditions de travail leur laissent le temps de s’y consacrer). Cette évolution transdisciplinaire est une des clés de l’enrichissement intellectuel et du progrès, c’est la conception du laboratoire que je dirige.

Peut-on parler d’amélioration de l’Homme ?
Ta question permet d’évoquer deux choses. La première, c’est l’eugénisme, avec toutes ses facettes, souvent monstrueuses au XXe siècle. Aujourd’hui, pour certains, on pratique déjà une certaine forme d’eugénisme, avec le diagnostic pré-implantatoire : pour détecter certaines maladies génétiques, lorsque les parents sont porteurs de mutations, on prélève une petite cellule dans l’embryon et, selon les résultats, on poursuit ou arrête la grossesse. Dans de tels cas, la décision ne peut appartenir au seul médecin. Chaque avancée de la recherche sur les cellules-souches nous rapproche encore plus du moment où on pourra « trier » la population, on arrive à des résultats qui n’étaient même pas imaginables il y a quelques décennies. Pour l’essentiel, celles des thérapies géniques qui ne touchent pas aux cellules germinales constituent un progrès important. Mais, modifier des caractéristiques génétiques à visée de transmission, utiliser le génome pour façonner les générations à venir, agir sur l’embryon pour diminuer le nombre de naissances de filles au profit des garçons, comme cela est souhaité dans certains pays, cela tourne vite au cauchemar. La deuxième chose que ta question évoque, c’est ce qu’on appelle l’homme « bionique », c’est-à-dire un homme réparé par la combinaison d’organes de synthèse d’électronique « embarquée ». Que pourrait signifier améliorer « l’homme » ? Le rendre plus performant, en meilleure santé, plus pacifique, immortel ?

Les dirigeants politiques doivent-ils se mêler de la science médicale en elle-même ?
Il est normal que les autorités politiques se penchent sur ces enjeux. Prenons les exemples de l’environnement et du climat, le spécialiste a des choses à dire, il doit les dire, mais en tant que scientifique, sans confusion des genres ; il a naturellement droit à ses convictions personnelles et à leur affirmation, mais ne doit pas les confondre totalement avec son expertise. Notre statut de fonctionnaire-chercheur, régulièrement si décrié, est a priori une garantie vis-à-vis des pressions politiques, industrielles et commerciales. Un chercheur précarisé n’a plus la liberté de penser, il doit aller chercher de l’argent là où il est, donc subir des pressions. Lorsque je remets un rapport sur une question scientifique, je dois m’extraire d’une vision militante et rendre compte des contradictions révélées par l’état de la science à un moment donné. Cet avis ne doit pas être instrumentalisé d’un point de vue politique, même s’il doit inspirer celui-ci qui doit légiférer. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de refuser cet amalgame, les dirigeants politiques ne le comprennent pas toujours. Mais il faut que le rôle de « vigie » et l’indépendance des scientifiques soient respectés.  

*Bernard Jégou est directeur de l'Institut de recherche, santé, environnement, travail (IRSET) à Rennes.
Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n° 34, février 2014

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