La revue du projet

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Utopies réalistes pour un territoire comestible et solidaire, Sylvain Delboy et Sarah Kassler*

Les différentes crises que nous traversons nous amènent à nous interroger sur les systèmes de production mis en place, sur nos modes de consommation et plus largement sur nos rapports à notre environnement.

Désireuses de s’inscrire dans une dynamique plus soutenable, de nombreuses initiatives citoyennes ont émergé au cours de ces dernières années afin d’initier un renouveau des pratiques agricoles. Ces initiatives prônent un nouvel écosystème plus en lien avec le territoire, fondé notamment sur le principe d’une résilience locale. Elles réintroduisent progressivement des comestibles dans nos espaces de vie ou valorisent les ressources existantes, tout en favorisant le partage des récoltes et des savoir-faire. Multiformes et multiscalaires, elles ont en commun différentes valeurs telles que celles de promouvoir une production alimentaire locale, de lutter contre le gaspillage, de privilégier des techniques de culture favorisant la biodiversité ainsi que celles de contribuer à un besoin d’aménités sociales et de développer la solidarité.

Vers l’émergence d’espaces publics comestibles ?
Dans le contexte urbain et périurbain, l‘espace public – reflet des besoins des habitants – se voit attribuer cette nouvelle fonction alimentaire. Les différentes initiatives, précédemment évoquées, remettent en effet en question l’usage des espaces publics qui ne sont alors plus seulement considérés comme des lieux de passage ou de loisirs appréciés pour leur caractère esthétique, mais également comme des lieux de production alimentaire qui portent des activités collectives et intergénérationnelles.

Le renouveau des jardins communautaires, qu’ils soient partagés, familiaux, ouvriers ou solidaires traduit cette tendance. La mise en place de ces espaces de jardinage collectif et d’interactions sociales constitue une réponse aux aspirations des usagers. Cette pratique du jardinage, accessible à tous, est prétexte à une diversité d’usages : activités pédagogiques et culturelles, événements festifs, insertion sociale…
Exploitant et revendiquant les micro-espaces publics comme des zones d’expérimentation et de production alimentaire, le mouvement des « Incroyables Comestibles » participe à cette réflexion et ouvre des occasions. La recherche de l’autosuffisance alimentaire incite des citoyens à planter et laisser à disposition de tous des comestibles. Cette action gratuite et spontanée permet d’opérer un changement de regard.

Les espaces privatifs :
un potentiel alimentaire sous-estimé ?

Alors que l’agriculture de proximité est peu à peu réintroduite dans l’espace public urbain, l’espace privatif – en milieu périurbain et rural – est porteur quant à lui d’autres enjeux et d’autres possibilités. En effet, les jardins privés représentent une importante réserve foncière et offrent un potentiel de production vivrière très souvent sous-estimé.
L’initiative « Les Fruits du voisin » génère de nouvelles synergies en préservant et en valorisant les ressources comestibles existantes. Pour ce faire, elle établit un réseau de partage des comestibles et des savoir-faire du jardin entre particuliers à partir des excédents des récoltes, plus particulièrement de celles des arbres et arbustes fruitiers. On constate en effet que cette production de proximité est abondante et n’est pas intégralement consommée – faute de temps, faute d’énergie ou simplement du fait que les quantités produites par certains arbres fruitiers sont trop importantes et se périment très rapidement. Ces échanges sont facilités par des outils numériques (carte participative permettant de géoréférencer les ressources, manuel des bonnes pratiques) et par des actions de terrain (aide aux récoltes, mis en place de points relais, animation d’événements saisonniers et d’ateliers pédagogiques sur le jardinage). Ces outils permettent d’optimiser et de dynamiser le potentiel de production et de solidarité.

Mutualiser les pratiques et créer des circuits courts
Participatives, écologiques, solidaires, durables, pédagogiques, reproductibles ces différentes initiatives partageant de nombreux points communs se distinguent surtout par leur complémentarité. Cette complémentarité incite à une mise en réseau afin de mutualiser les ressources et créer des circuits courts. Néanmoins, cette valorisation repose sur une dynamique locale. Celle-ci est tantôt à l’échelle d’une commune comme l’initiative expérimentale « R-URBAN » développant un projet d’agrocité à Colombes, tantôt à une échelle plus globale comme le mouvement des « Colibris » qui valorise des initiatives à l’échelle nationale. Le développement des outils numériques et des réseaux sociaux contribue largement à créer des liens entre ces communautés de citoyens engagés.
La simplicité et l’adaptabilité de ces principes de production alimentaire aux différents contextes locaux ont permis leur succès et leur développement rapide et spontané. À l’heure où le discours sur le gaspillage alimentaire et le mode de fonctionnement « faites-le vous-même » (D.I.Y.) prennent véritablement leur essor, ces projets ouvrent de nouvelles perspectives, en contribuant chacun à leur façon à une appropriation territoriale, au changement des mentalités et à la définition de véritables stratégies durables et collectives. n

*Sylvain Delboy et Sarah Kassler  sont paysagistes à L’Atelier Sensomoto.

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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