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Servage et société au Moyen Âge, Vincent Corriol*

Si les sources nous apprennent que les rapports de forces entre paysans et seigneurs pouvaient parfois être violents et au détriment des premiers, elles nous montrent aussi souvent l'adhésion de ceux-ci à l'ordre économique, politique et social de la seigneurie féodale : le statut servile n'était pas forcément à l'origine des inégalités et l'objet de contestations.

Les historiens médiévistes sont régulièrement confrontés au fossé qui existe encore aujourd’hui entre des représentations populaires ancrées dans des fantasmes anciens et les acquis de la recherche ; le servage médiéval en est un bel exemple. Le stéréotype du pauvre serf médiéval, attaché à la terre qu’il cultive sans espoir de s’échapper, écrasé de charges et d’obligations infamantes et vexatoires, est des plus tenaces. Une étude minutieuse des conséquences du statut servile sur le quotidien des paysans montre pourtant une situation plus nuancée : constitutif de la seigneurie, le servage constitue aussi un des rouages de la société médiévale. C’est peut-être ce qui peut expliquer le paradoxe apparent de la tacite acceptation par les paysans dépendants d’une situation et d’un statut à l’intérieur duquel ils peuvent œuvrer, seul ou collectivement, pour en tirer avantage.
Cette image archétypale résulte notamment de la condamnation aux XVIIIe et XIXe siècle d’un système féodal conçu comme violent et primitif, une étape sauvage dont il faudrait se défaire pour atteindre un niveau de civilisation évolué. La société médiévale, et particulièrement la société rurale, est alors analysée en termes de conflits et d’oppositions, présentée comme une société violente, dominée par des rapports de forces, comme si tous les seigneurs étaient riches et puissants et tous les paysans pauvres et misérables. Ce qui a parfois conduit les historiens, y compris les plus pertinents d’entre eux, à parler « d’anarchie féodale », de « terrorisme seigneurial » (Pierre Bonnassie), « d’encellulement » (Robert Fossier) pour décrire cette société.

Un statut, des servages
Le servage représente un fait médiéval complexe que les médiévistes ont encore du mal à appréhender, déroutés par l’infinie variété des situations particulières. Il a longtemps été présenté comme la survivance archaïque d’un état féodal ancien qui, après les campagnes d’affranchissements des XIIe et XIIIe siècles, ne pèserait plus que sur les franges inférieures de la paysannerie, trop pauvres pour pouvoir racheter leur liberté. Pourtant le servage constitue un élément incontournable de la société médiévale, d’autant plus difficile à caractériser qu’il existe en réalité presque autant de modalités différentes du servage que de seigneuries serviles, rendues difficilement repérables du fait de l’immense variété des termes utilisés pour dénommer les serfs. Au-delà de ses variations locales ou conjoncturelles, le servage est bien présent dans les sociétés européennes tout au long du millénaire médiéval et même au-delà.
Cette pluralité des formes, des situations et des dénominations s’oppose radicalement à la stricte bipolarisation sociale théorisée par les juristes du Moyen Âge, qui insistent sur le caractère absolu de la servitude : « tous les hommes sont soit libres, soit serfs », reprenant un adage issu du droit romain. Distinction radicale, qui marque bien le caractère particulier du servage : il s’agit d’un statut à part entière, qui semble cependant mal adapté aux nuances de la diversité sociale médiévale. Marc Bloch le premier insistait sur ce point : le servage constitue une réalité strictement et authentiquement médiévale, qui n’est assimilable à aucune autre forme de servitude. L’emploi continu du terme latin de servus (« esclave » en latin classique) vient dissimuler une rupture fondamentale : à la différence de l’esclave, le serf médiéval, membre à part entière du corps social, s’inscrit dans une communauté à laquelle il participe. Marc Bloch, en soulignant la similitude de vocabulaire entre servage et vassalité, invite donc à considérer le servage comme un fait social qui, en tant que tel, constitue sans doute l’un des meilleurs moyens de compréhension des rapports qui structurent la société médiévale.
Si le servage peut être conçu comme une restriction de certains droits de l’individu au profit de son seigneur, il ne signifie cependant pas asservissement de sa personne. Soumis à son seigneur, le serf n’est pas soumis à toute la société. La perception peut alors en être différente, selon où l’on se situe : le juriste anglais Bracton écrivait ainsi au milieu du XIIIe siècle que « l’on peut être serf envers quelqu’un et homme libre vis-à-vis d’un autre ». Libre d’agir vis-à-vis d’un tiers, le serf n’est entravé que lorsqu’il se retrouve en conflit avec son seigneur, ou lorsqu’on touche aux terres que le serf tient de son seigneur. Lien personnel d’homme à homme puisant aux mêmes sources que la relation vassalique, le servage est bien d’abord une notion sociale avant d’être une notion juridique, qui ne résume pas toute la condition de l’individu. Ainsi le statut de l’individu sera mentionné dans certains types d’actes (d’éditions et affranchissements, reconnaissances, aveux), quand il sera absent d’autres parce qu’il n’entraîne dans ce cas aucune conséquence particulière.
Cette « relativité du servage » a parfois conduit les historiens à parler, plus largement, de dépendance. Si cette notion représente l’inconvénient de contourner la notion de servitude, et finalement de l’évacuer, elle souligne cependant la nécessité qu’il y a à se pencher de près sur la réalité des conditions. Une dépendance juridique symbolique, même privative de liberté, est parfois bien moins difficile à supporter que la dépendance économique du petit paysan libre, qui dépend de l’embauche sur les grandes exploitations pour sa survie. Les tentatives de définir le servage par ses charges ont d’ailleurs toutes échoué, en raison de l’infinie variété de celles-ci, qui entravent aussi toute comparaison entre charges serviles et charges réputées libres. Réduire le servage à son versant économique revient à se méprendre sur sa nature : l’affranchissement ne signifie pas forcément amélioration des conditions de vie des personnes concernées. Il existe des serfs riches et des libres pauvres, et le statut juridique ne saurait déterminer tout le statut social de l’individu. Le statut servile ne revêt d’ailleurs pas encore, au Moyen Âge, le caractère humiliant que les juristes du XVIIIe siècle se sont appliqué à lui attacher (la fameuse « macule servile »). Le mépris qui transparaît alors est plutôt celui des élites cultivées envers le monde paysan dans son ensemble. S’exprime ici la revendication d’une supériorité sociale de la noblesse qui, comme le fait Adalbéron de Laon au XIe siècle, oppose radicalement les nobles aux serfs, rejetant toute la paysannerie dans un même dédain.
La vision que l’on a du servage dépend donc de l’approche que l’on peut en faire : strictement bipolaire si l’on en fait une lecture juridique, infiniment nuancée si l’on s’intéresse aux actes de la pratique. Ceux-ci permettent cependant de s’immiscer au plus près des réalités serviles.

Un exemple jurassien au XIVe siècle
L’étude dans le long terme d’une seigneurie servile comme celle des abbés de Saint-Oyend-de-Joux / Saint-Claude, dans le Jura français, livre une image nuancée de la servitude. Plutôt qu’un statut juridique qui s’appliquerait d’un bloc à des paysans contraints, le servage prend la forme d’obligations féodales diverses qui s’agrègent lentement les unes aux autres en un lent processus d’unification des redevances paysannes et donc des conditions. Ce mouvement de convergence s’accompagne d’une définition de la coutume : à la coutume spécifique de ceux de la ville s’oppose une coutume rejetant tous les autres dans un statut commun. On ne saurait pour autant parler encore de statut : ce n’est que dans un second temps, au cours du XIVe siècle, que les seigneurs, sous l’influence du droit romain, commencent à caractériser ces conditions par des termes juridiques : libres, serfs, mais aussi nobles ou bourgeois.
Cette définition du statut, tardive (pas avant le milieu du XIVe siècle) et progressive (le processus s’étire des années 1280 aux années 1360), obéit à des motivations complexes. Elle s’inscrit dans un processus de rationalisation et de normalisation de la gestion seigneuriale, tous les paysans étant désormais soumis à un barème similaire. La fixation d’un servage coutumier peut aussi être interprétée comme un recul de l’arbitraire seigneurial : les paysans dépendants savent ce qu’ils doivent payer, mais aussi ce que le seigneur ne peut exiger d’eux. Paradoxalement, l’uniformisation des statuts, en fondant tous les villageois dans une même condition, offre aussi un point de convergence aux intérêts particuliers des villageois en renforçant les solidarités villageoises. En soumettant tous les individus à la même règle, le servage devient un élément de cohésion des communautés rurales, qui peuvent alors s’affirmer en tant que telles. Rouage et relais du pouvoir abbatial, la communauté est aussi un contrepoids. Les communautés deviennent un intermédiaire obligé entre le seigneur et ses dépendants, médiatisant un rapport personnel qui tend au contraire à resserrer le lien qui unit le serf à son seigneur. Tout se passe comme si on assistait à un accord tacite, jamais formulé, entre d’un côté des communautés qui aspirent à la reconnaissance et cherchent à s’imposer face au seigneur, et de l’autre un pouvoir seigneurial qui, en imposant un statut unique de dépendants à l’ensemble de ses tenanciers, cherche à assurer une relative sécurité de ses ressources dans un contexte économique encore fragile. Dans ce mouvement simultané, si l’individu apparaît de plus en plus étroitement soumis à son seigneur par un statut juridique contraignant, il échappe en même temps à cette dépendance en se regroupant, la communauté permettant alors de médiatiser des rapports sociaux de plus en plus rigides et d’éviter les conflits.
On tient peut-être ici un des facteurs d’explication de cette généralisation du servage, qui semble s’effectuer sans heurts. Le monde paysan témoigne d’une conscience aiguë de ses intérêts. Le centre de ses préoccupations n’est pas le statut mais l’accès aux incultes (prés, bois, landes, forêts), que les communautés tentent de se faire garantir, jusqu’à en obtenir la jouissance gratuite et exclusive. Les communautés, en obtenant un accord tacite d’autonomie dans la gestion de leur territoire, obtiennent la satisfaction d’une revendication essentielle à leurs yeux. Faire partie de ces communautés serviles permet de bénéficier de l’accès aux incultes, privilège très convoité si l’on en juge par la pression que les communautés voisines exercent sur les forêts. Il est d’ailleurs frappant de constater que dans les terres du monastère l’élevage n’est jamais taxé, au contraire des autres productions agricoles. On comprend mieux alors l’intérêt des communautés pour les incultes : l’exploitation du bois comme l’élevage peuvent être des ressources d’autant plus rentables qu’elles ne sont que peu ou pas taxées.
C’est peut-être ce qui explique que l’on ne constate aucune trace de révoltes, de contestation du statut servile, ou d’une émigration des paysans jurassiens au profit des seigneuries voisines affranchies. Le large accès aux incultes et le haut degré d’autonomie des communautés compensent sans doute, aux yeux des paysans, le poids du statut servile. Celui-ci apparaît finalement comme une contrepartie à payer pour bénéficier de l’accès aux incultes, sources de revenus intéressants. Garanti par la coutume, le statut servile n’apparaît finalement pas si rude que cela aux yeux de ces paysans… qui nous invitent donc à le considérer autrement.  

*Vincent Corriol est historien. Il est maître de conférences en histoire médiévale à l’université du Maine - Le Mans.

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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