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Les trois vies de Georges Politzer, Roger Bruyeron*

Georges Politzer fut durant sa trop brève existence (1903-1942) : un professeur de philosophie, un écrivain, auteur de deux livres retentissants, un militant, fidèle jusqu’à la mort dans son engagement au sein du Parti communiste français.

Dans les biographies de Georges Politzer on oublie trop souvent qu’une très grande partie de sa vie a été consacrée à son travail de professeur de philosophie : ce fut pourtant sa « première vie ». Dès son arrivée en France pendant l’été
1921 – il a alors 18 ans – le jeune Hongrois fait valider son examen de fin d’études et s’inscrit à la Sorbonne pour y poursuivre des études supérieures de philosophie. Il aura pour maîtres Léon Brunschvicg, André Lalande, Georges Dumas, entre autres, c’est-à-dire les représentants du mouvement rationaliste fortement teinté d’idéalisme de l’université française. Mouvement fondamentalement opposé à la pensée de Bergson et au bergsonisme alors régnant dans la culture de l’époque. C’est après avoir suivi les cours de Brunschvicg qu’il soutiendra un mémoire de diplôme d’études supérieures sur le rôle de l’imagination chez Kant et qu’il écrira ses premiers articles précisément sur Brunschvicg, Nabert, etc. En 1926, cinq ans après son arrivée en France, il est reçu à l’agrégation de philosophie en même temps que Vladimir Jankélévitch et Georges Friedmann.

Un enseignement ouvert
Nous laissons de côté pour l’instant ses écrits sur Freud et son immense intérêt pour la psychanalyse et la psychologie, soulignons que sa vie fut en premier lieu celle d’un enseignant. D’abord nommé au lycée de Moulins, puis à celui de Cherbourg, à Vendôme ensuite, il enseignera près de dix ans à Dreux et sera finalement nommé au lycée Marcelin-Berthelot de Saint-Maur à la rentrée 1939 : le temps de saluer ses élèves, puisqu’il sera appelé sous les drapeaux dans le courant du mois d’octobre et qu’il ne rejoindra jamais son poste après la défaite de 1940. Il entre à partir de ce moment dans la clandestinité avec son épouse Maï et quelques autres camarades, Jacques Solomon et son épouse, Jacques Decour, et plus tard Danièle Casanova, etc. J’insiste sur sa vie de professeur, dont nous avons quelques témoignages, aussi bien de la part de certains de ses collègues que de ses élèves : enthousiaste, plutôt gai, il avait aussi des colères qui exprimaient autant son engagement rationaliste contre toutes formes de « mythologies » que ses passions partisanes. Assurément son enseignement ne fut ni neutre ni inodore et sans saveur : assez dogmatique sur la forme, il était tout de même très ouvert puisque ce qui caractérise la philosophie selon sa pensée, c’est la remise en question de tout ce qui jusque-là a été tenu pour des vérités intangibles et sacrées. Rien de sacré pour un philosophe, pas même la philosophie ! Comment pourrait-il en être autrement, puisque la philosophie, dans notre système d’enseignement, a été conçue comme une école de l’apprentissage du jugement, de la liberté de penser ? De plus, en « fidèle » de Brunschvicg, il enseigne – et il ne cessera de le faire jusque dans ses derniers articles publiés dans la revue de Paul Langevin, La Pensée – que la pensée philosophique se nourrit du progrès de la science et qu’elle doit donc être en permanence attentive aux avancées de celle-ci, et dans tous les domaines, les sciences exactes et les sciences humaines qui sont encore balbutiantes. La philosophie ne se nourrit pas que d’elle-même, elle pense avec son temps, parfois contre lui, contre l’idéologie – Politzer dit la mythologie – qui règne dans un système d’exploitation de l’homme par l’homme qui exige précisément le maniement de l’illusion, du mensonge, autant de formes de violence exercées contre les individus.

La philosophie est libération
L’enseignement de la philosophie aura une valeur purgative et cathartique : combattre les fausses idées et libérer la pensée, afin que les hommes, les jeunes gens et les jeunes filles d’abord à qui l’enseignant s’adresse, apprennent à penser justement par eux-mêmes. Enseigner la philosophie, aux yeux de Politzer, c’est participer à l’émancipation de ceux qui auront à combattre pour gagner leur vie. En tous les sens de cette dernière expression. Politzer fait souvent allusion à Socrate, non à un penseur dont le système éclaire et explique tout, mais à un penseur qui invite ses auditeurs à penser à leur tour par eux-mêmes en sachant questionner sur ce qui est essentiel dans ce qui est recherché : un libérateur. La philosophie est libération : de l’autorité, de la croyance, du pouvoir, etc. au nom précisément de la raison, c’est-à-dire de l’exigence d’universalité ou de vérité. Sinon elle ne vaut pas une heure de peine. « Les philosophes seront, de nouveau, amis de la vérité, mais par là même ennemis des dieux, ennemis de l’État et corrupteurs de la jeunesse », écrit-il en 1925, à l’aube de son entrée en fonction dans ce métier qu’il a aimé et honoré. « Corrompre la jeunesse », il faut s’entendre : il faut la libérer du poids de l’idéologie familiale et sociale, redonner aux jeunes élèves le goût de disposer librement d’eux-mêmes, et leur insuffler, s’il se peut, la force d’assumer leur indépendance, leur fierté et leur responsabilité. En gros, ce que disait Socrate à ses auditeurs : soyez vivants, pensez et agissez par vous-mêmes sans vos maîtres, sachez répondre de vous-mêmes ! Cette dernière formule est celle qui exprime le mieux ce que nous appelons les Lumières, ce mouvement de pensée qui prend naissance au milieu du XVIIIe siècle et dont se réclamera Georges Politzer. Le principe en est : aie l’audace de penser par toi-même ! La philosophie qu’il enseigne prend sa source dans Socrate et Platon, mais aussi dans Descartes et la pensée des Lumières, celle de d’Alembert, de Diderot, de Maupertuis, d’Holbach et d’Helvétius, c’est-à-dire du matérialisme français. Très rapidement l’enseignement de Georges Politzer va rejoindre sa propre évolution philosophique et son engagement au sein de la classe ouvrière.

Un désir de refonder la psychologie
Pour comprendre cela, il faut revenir un peu en arrière. « Deuxième vie » : à côté de son métier de professeur, Politzer fut aussi un auteur dont au moins deux publications firent un bruit qu’on entend encore. Très tôt il publia des articles dans de jeunes revues – Philosophies, puis L’Esprit – mais c’est surtout avec son premier livre, Critique des fondements de la psychologie, qu’il va devenir justement célèbre. C’est en effet dans cet ouvrage que pour la première fois en France un philosophe de formation, connaissant bien l’allemand, présente et examine de manière critique l’œuvre de Freud, c’est-à-dire la psychanalyse. Certes le nom de Freud est alors connu et quelques-unes de ses œuvres sont traduites en français lorsqu’en 1928 paraît l’ouvrage de ce jeune philosophe, mais ce sont quelques médecins (Angelo Hesnard, Emmanuel Régis…) et quelques écrivains (Jules Romains) qui en ont parlé, non des philosophes. Plus précisément les philosophes qui s’intéressent à la psychologie, cette discipline étant alors enseignée dans le cadre de la licence de philosophie, auraient dû être attentifs à ce qui se passe à Vienne. Or ils l’ont ignoré. Ce sera l’originalité de Politzer, animé du désir de refonder la psychologie qu’il juge formelle et abstraite, traitant de fonctions et non de l’homme concret vivant son existence de façon plus ou moins difficile – son drame dira-t-il –, de faire connaître la pensée de Freud. Il souhaite en effet construire une psychologie concrète, rendant compte de la vie réelle des individus, de leurs souffrances, de leurs espoirs, un homme qui travaille et non un muscle qui se contracte, etc. Or la démarche de Freud lui semble à ce sujet tout à fait exemplaire : Politzer fut un défenseur enthousiaste de cette méthode qui consiste essentiellement à écouter ce que le malade, plus largement le patient, donc notre semblable, a à dire. Car le drame humain passe, s’exprime, se révèle et finalement s’assume dans le récit que l’individu fait de sa vie. Même si ce récit est lacunaire, obscur et mystificateur. La méthode de Freud est, aux yeux mêmes de Politzer à ce moment-là, proprement révolutionnaire : elle consiste à se mettre à l’écoute de ce qui se dit réellement, de ce que tel individu dit de sa vie, de sa souffrance à partir de ses rêves, de ses actes manqués, de ses symptômes. Ce qui jusqu’ici avait été totalement ignoré, voire méprisé. La psychanalyse a inventé la méthode la plus concrète pour entrer dans une relation nouvelle avec autrui, faite de connaissance et de reconnaissance, permettant à chacun de se mieux comprendre ou/et de se mieux assumer, avec l’aide d’autrui grâce au langage qui est le propre de l’humain. Freud est un libérateur, il permet de combattre la mythologie des psychologues qui parlent de perception, de mémoire, etc. et non de l’individu qui, dans telles circonstances, perçoit ceci, se souvient de cela, rêve, imagine, souffre et jouit. De l’individu qui apprend, qui travaille, qui habite, qui désire, qui aime ou qui désespère, bref de l’individu vivant, dans des conditions physiques, psycho-sexuelles, sociales, économiques données. Dans un monde qui est plus historique que naturel. La vraie psychologie sera concrète ou ne sera pas.

La vérité de l’homme est dans son action
Mais Freud lui-même trahit son inspiration première, toujours selon Politzer, lorsqu’il réintroduit, dans ses explications théoriques, dans sa théorie, sa doctrine, la
psychologie académique qu’on croyait définitivement chassée grâce à lui préci­sément. La théorie de l’inconscient, de l’appareil psychique, la théorie des pulsions aussi bien, tout ceci dépossède finalement l’individu de sa propre vie : une vie qui se fait en lui mais sans lui, indépendamment de lui, contre lui… Cela, Politzer le refuse : il n’admettra jamais que l’individu puisse être dépossédé de son existence, qu’on parle de lui comme s’il était le simple jouet de forces impersonnelles, abstraites et sans rapport avec sa singularité, son unicité, c’est-à-dire sa liberté. Cet être qui parle est un être libre, volonté et conscience de lui-même : parler d’inconscient, ou de conscience mystifiée comme le feront, quelques années plus tard ses anciens amis Henri Lefebvre et Norbert Guterman ou les tenants du freudo-marxisme, c’est retirer à l’homme toute possibilité de reprendre sa vie en main, de se révolter, de changer radicalement sa vie. Par exemple sa condition d’ouvrier, plus largement de travailleur. C’est en faire l’instrument de processus qui le dépassent, le déshumaniser. Comment alors « transformer le monde » et non pas seulement « l’interpréter » comme le soutenait le jeune Marx dans la onzième des Thèse sur Feuerbach si l’individu est incapable de réfléchir son existence, seul mais plus certainement avec autrui ? S’ouvre alors, avec Politzer, une critique vigoureuse de la psychanalyse, du moins de certains de ses aspects, qui ne finira qu’avec sa vie, mais que reprendront ses successeurs, Sartre, Merleau-Ponty, ou à laquelle seront sensibles Lacan ou Canguilhem. Parado­xalement, le texte philosophique français qui fait le premier l’éloge de Freud, est aussi celui qui en présente la critique la plus radicale ! Et la plus féconde puisqu’elle conduira certains psychanalystes à réévaluer le champ et la fonction de la parole et du langage dans la situation analytique. Mais cette critique vaut aussi pour l’ensemble des sciences humaines qui se refusent à prendre en considération ce que les hommes font de ce que l’on veut faire d’eux. La vérité de l’homme est dans son action – dans son agir – ce qui suppose une inaliénable liberté. 

Suite de l’article dans le prochain numéro.
*Roger Bruyeron est professeur de philosophie en Première supérieure au lycée Condorcet à Paris.

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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