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La philosophie, la peur de mourir et le courage collectif, Arnaud Macé*

Le courage collectif se disperse dès que chacun des atomes qui composent le groupe est renvoyé à son existence individuelle, au souci des siens, à la peur de leur mort et à celle de la sienne propre. Seul face à la peur, le citoyen vacille.

Les anciens Grecs de l’âge archaïque et classique, tout au moins les hommes libres des cités, avaient une existence politique, ce qui signifie aussi qu’ils en payaient le prix, celui de la lutte : lutte contre l’ennemi extérieur pour que la cité et donc l’ensemble des hommes, femmes et enfants qui la composent restent libres, lutte contre l’ennemi intérieur pour que les lois de la cité soient conformes à leurs vœux. La guerre, la guerre civile, la révolte et la révolution faisaient partie de leur vie. Ils nous ont laissé certains témoignages de leur courage collectif. Ainsi lorsque les citoyens composant la flotte d’Athènes, apprenant qu’une révolution oligarchique a eu lieu à Athènes en 411, se réunissent à Samos, destituent leurs chefs, se proclament le peuple et prêtent serment de vivre en démocratie.

Le courage d’entrer
en révolte

Le pouvoir collectif de ceux qui se réunissent pour défendre leur liberté est pourtant un pouvoir faible, car il n’est fait que de l’addition des individus qui, les uns après les autres, chacun leur tour, doivent avoir le courage d’entrer en révolte. Le tyran d’Athènes, Pisistrate, connaissait cette faiblesse des masses. Ainsi, c’est en profitant de la sieste du peuple d’Athènes en soulèvement, qu’il surprit son monde et lança ses fils à cheval à la poursuite des combattants en débandade, en leur enjoignant de rentrer chacun chez soi et de « retourner chacun à ses propres affaires » (« epi ta heôutou », Hérdote, Histoires, I, 63, 12).
« Si vous rentrez tous chez vous, si vous vous occupez chacun de vos affaires, alors il ne vous sera rien fait. » Le courage collectif se disperse dès que chacun des atomes qui composent le groupe est renvoyé à son existence individuelle, au souci des siens, à la peur de leur mort et à celle de la sienne propre. Seul face à la peur, le citoyen vacille. Avoir peur de sa propre mort devient dès lors aussi un problème politique ; avoir peur de sa propre mort, c’est ne plus être disponible pour servir le bien commun.

Se défaire de la peur
de la mort

Cette peur est un thème que les philosophes de l’Antiquité ont tenu à traiter. Platon et Épicure présentent deux manières opposées de se défaire de la peur de la mort par le pouvoir de la démonstration. Dans le Phédon de Platon, la peur de la mort est présentée comme prenant sa source dans cette croyance enfantine que l’âme, sortant du corps à sa mort, pourrait être dispersée et dissipée par le vent, surtout si on meurt un jour de grand vent plutôt qu’un jour calme. Dès lors, il s’agit de se demander si l’âme fait vraiment partie de ce genre de choses qui est susceptible de subir le fait d’être dispersé et qui correspond à ce qui a été ou est composé – en revanche, ce qui n’est pas composé ne peut pas être divisé. Les choses qui restent toujours identiques à elles-mêmes sont, le plus vraisemblablement, celles qui ne sont pas composées ; celles qui ne cessent de changer sont des choses composées. L’âme ne sera pas décomposée si elle est une chose simple. Or cela dépend de ce à quoi elle s’apparente. Si elle se donne des objets de connaissance tels que les formes intelligibles, dotées d’une unicité absolue, invisibles et immuables, elle peut en venir à ressembler à son objet. Si elle se complaît dans le spectacle des corps, elle s’assimilera à ce qui se décompose. Bref, l’amour du savoir rend immortel. L’âme purifiée, celle du philosophe, ne sera pas dispersée.
Au contraire, Épicure entend démontrer que l’âme est essentiellement une chose qui peut être dispersée, car elle est tout simplement une partie du corps (voir Lettre à Hérodote, 63-66), un corps composé de subtiles parties matérielles, répandu à travers tout le reste du corps de telle sorte que nous puissions percevoir et penser, et qui, lorsque l’agrégat entier se défait, en vient à son tour à se répandre en perdant à son tour les pouvoirs qu’elle avait acquis en tant que partie d’un agrégat matériel. Sans son enveloppe l’âme perd ses pouvoirs. Et donc nous ne sentirons plus. La dispersion de notre corps est aussi la dispersion de nos sensations, de plaisir comme de douleur, celle aussi de notre conscience. Avec la mort s’éteindra aussi ce qui en nous a peur de mourir, puisque la mort est privation de la sensation (Lettre à Ménécée, 124).
Paradoxalement Épicure embrasse la conception même qui semblait, dans le Phédon, être à la source de la peur de mourir. Ce que l’on craint – subir l’ultime dispersion de l’agrégat de matière que nous sommes – est en effet certain, mais cette vérité de la peur en est en même temps le meilleur remède. Il en va de même pour les collectifs : eux aussi ne sont que des agrégats menacés constamment par la dispersion et la défaillance de leurs parties. Les groupes que les hommes forment pour lutter ne sont pas plus que la somme éphémère de leurs parties, toutes plus fragiles les unes que les autres dès qu’on les saisit une à une. Les groupes meurent comme nous mourrons, par dispersion. Mais savoir cela, c’est aussi savoir que l’on a moins peur ensemble. Car la faiblesse des parties n’empêche pas leur réunion, aussi éphémère soit-elle, de former des torrents.

*Arnaud Macé est philosophe. Il est maître de conférences à l'université de Franche-Comté.

La Revue du projet, n° 34, février 2014

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