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La démocratie pour réhabiliter la science, Jean-François Bolzinger*

Le scientifique n’existe plus. Il n’y a plus que des travailleurs scientifiques. Est-ce cette désacralisation qui fait peur ? La science, tout comme Dieu, ne définit plus une vérité sécurisante, mais toujours précaire.

Dans l’art de ne pas traiter les problèmes, la vision conservatrice du sacro-saint principe de précaution est exemplaire. En bloquant les expérimentations dès la recherche, elle nous enferme dans une vie hermétique au progrès technique, social, économique… Heureusement nos ancêtres n’ont pas renoncé à maîtriser le feu !

Des modes de gestion et d’organisation mortifères
Le travail est œuvre humaine. La transformation de la nature aussi. La recherche et les découvertes prennent aujourd’hui leur source en partie au cœur du travail lui-même, alors que les chercheurs sont des salariés au même titre que les autres. Ils sont soumis aux modes d’organisation du travail et aux stratégies relevant du Wall Street management, d’une logique de fonctionnement et d’orientation de l’entreprise fondée sur la performance financière. Cette logique pilotée par la financiarisation, déjà fortement présente dans le privé et qui imprègne le public progressivement, procède par la fixation d’objectifs individuels quantitatifs de court terme, contradictoires avec le développement humain durable. Elle est mortifère pour le travail et la recherche, en imposant un mode de surexploitation de la part intellectuelle du travail. Ce mode de management, rarement pointé du doigt, génère démobilisation dans le travail, non-qualité, dysfonctionnements, accidents style AZF. Une cinquantaine d’accidents industriels graves (Bhopal, Tchernobyl, etc.) sont survenus depuis 1979 (fusion du cœur de la centrale nucléaire de Three Mile Island aux États-Unis). Les analyses démentent que les causes se réduisent à la défaillance ou à l’erreur humaine. « Fondamentalement, les causes profondes des catastrophes sont d’origine organisationnelle. Ce sont les dérives et les dysfonctionnements des organisations chargées de gérer les risques qui sont à la source des accidents. Le fonctionnement des organisations et au premier chef leurs instances managériales demeurent énigmatiques. Il est à craindre que ce trou noir des organisations persiste longtemps, malgré de nouvelles situations catastrophiques provoquées par elles-mêmes » (Michel Llory, « La face cachée des catastrophes industrielles » Santé et Travail, janvier 2014)

Réconcilier science, travail et société
La révolution écologique doit être tout le contraire de la révolution de la peur (peur du nucléaire, peur des usines, peur de la science…). La pérennité de la domination de la logique capitaliste dans notre travail, dans nos vies ou encore au cœur de sciences et techniques synonymes de danger, n’est pas une fatalité. La non mise en cause de la logique de productivité et de la profitabilité incite à s’en prendre aux sciences et techniques comme bouc émissaire. Mais l’élaboration d’une alternative au management bureaucratique déresponsabilisant et au management financier est de nature à redonner sens au travail en favorisant la réconciliation entre science, travail et société.
Le combat communiste est fondamentalement progressiste. Mais si l’idée de jeter le bébé science avec l’eau du bain écologiste a pris corps, c’est aussi parce que la nouvelle place de la science et du chercheur n’a pas été suffisamment éclaircie. Pourquoi se laisser ballotter entre une science toute puissante qui définit la vérité à suivre, donc scientiste, et une science marchande où la finalité devient la finance ? Un chercheur est un salarié qualifié ayant des responsabilités. Dans les entreprises, les salariés demandent la démocratie, la transparence des choix de gestion et des stratégies, des droits d’intervention individuels et collectifs. Émerge la nécessité d’agir pour une conception de l’entreprise, distincte de la société d’actionnaires, une communauté de travail créative redéfinissant ses liens avec la société, ouverte sur les acteurs locaux externes. La responsabilité du chercheur mérite dans ce cadre d'être réfléchie. Où s’arrête sa liberté ? Si on considère que l’enfermement dans la logique marchande est une impasse, rester sur une vision du penseur et du décideur des orientations de recherche en vase clos est aussi problématique. Face à l’ampleur des domaines de découvertes à venir et la rapidité d’évolution de notre société, il y a lieu d’avancer sur un partage des responsabilités. Cela suppose de reconnaître la responsabilité du chercheur (professionnellement et socialement), mais aussi celle des citoyens, des travailleurs, des politiques avec des débats où l’information et la compréhension par tous des enjeux scientifiques, technologiques, économiques, sociaux, environnementaux, humains) sont une priorité démocratique.
Le principe de précaution pourrait, dans ce cadre, s’interpréter comme un principe de vigilance applicable à toutes les activités productives et qui responsabilise tous les acteurs. Plutôt que de céder aux problématiques de peur, de non-maîtrise, d’obscurantisme ou de scientisme, conjuguer recherche, travail et interaction démocratique avec la société est un axe de combat progressiste, porteur d’émancipation humaine. C’est le moyen de « réussir à canaliser le progrès des connaissances scientifiques et techniques pour que les transformations de la société qu’il induit, restent centrées sur le respect de la dignité humaine, la gestion et l’entretien des biens communs matériels de l’humanité, l’exercice d’une vigilance soutenue sur l’évolution des équilibres naturels, la satisfaction des besoins sociaux exprimés, l’élaboration d’une éthique de vie. » (Luc Foulquier, Roland Charlionet, L’être humain et la nature, quelle écologie, 2013).

*Jean-François Bolzinger est membre du Conseil national du PCF. Il est codirecteur de la revue Progressistes.

La Revue du projet, n° 34, février 2014

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