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La peur ? Un moyen de faire monter l’audimat ! Jean-François Téaldi*

Pour enrayer l’instrumentalisation de la peur, en progression dans les journaux télévisés depuis les années 2000, chacun peut intervenir individuellement et collectivement. PCF et Front de gauche font des propositions structurelles.

«La France a peur ! »  La célèbre phrase prononcée par Roger Gicquel le 18 février 1976 au vingt heures de TF1, après la mort à Troyes du petit Philippe Bertrand, marque le début d’une dérive qui s’accroît. Les diffuseurs ont compris ce soir-là que la peur permettait de booster l’audimat. Les média dominants exploitent la peur pour parer les baisses d’audience, dramatisent les événements pour renflouer les caisses. Depuis plus de dix ans la violence sévit, images anxiogènes, même sur le service public et en bas de l’écran défilent les bandeaux qui nous informent de tout fait-divers.

Socialisation de la peur
Mais au-delà, les média socialisent la peur, reconstruisent la réalité en la formatant, sélectionnent les mots, son exposition ; cette médiatisation suscite un sentiment d’insécurité, une psychose individuelle et collective néfaste à la démocratie, car les peurs contribuent à l’opinion, elles sont contagieuses. Chiffres d’insécurité, faits-divers sanglants, délits, donnent l’impression d’une menace, bien que le fait-divers ne soit pas un paramètre de la réalité. Ce n’est pas parce qu’il y a des agressions de personnes âgées, des crimes contre les enfants dans les média que ceux-ci ont augmenté.
La peur apparaît massivement au début des années 2000, les images dramatisent les mots ; leur multidiffusion en boucle des faits-divers sur les chaînes d’info en continu, fait oublier qu’ils sont ponctuels. On se souvient des effets dévastateurs pour Jospin de reportages sur l’insécurité lors de l’élection de 2002 (visage tuméfié de papy Voise) ; les chaînes avaient accru leur couverture de la violence durant la campagne ; d’autres dérapages seront commis (Laroche, Outreau).
Cette peur valide le discours que construit l’extrême droite et la droite extrême, entraîne le rejet de l’autre et un repli sécuritaire pour des gens socialement isolés, sans emplois, femmes seules, seniors… Dans une période plus récente, celle du mariage pour tous, par peur de la différence on a banalisé la haine portée par les micros-trottoirs, puis ce fut le feuilleton de l’été « Marseille, capitale du crime » !
Le baromètre INA STAT de juin 2013, pointe que les faits divers ont augmenté de 73 % entre 2003 et 2012 dans les journaux télévisés, 2 062 contre 1 191, plus de cinq sujets par jour et les émissions de divertissement n’échappent pas à la tendance.

« Que faire ? » aurait dit Oulianov !
Des journalistes, leurs syndicats, Acrimed, dénoncent régulièrement cette tendance qui expose la peur à l’audimat. En juillet le Front de gauche Média dénonçait : « Les faits-divers, séries de l’été ! La révolte de Trappes a fait les unes, à coups de déclarations martiales du ministre de l’Intérieur et d’élus de droite vautrés dans les éructations du FN. Où est l’investigation qui aurait permis d’expliquer cette révolte autrement que par le seul voile ? Poser les questions du mal vivre des banlieues, où sévissent chômage et exclusion est moins vendeur pour l’audimat ! Les citoyens ne s’y retrouvent plus. Il est temps que cesse le sensationnalisme avec au bout la montée des communautarismes et des haines. »
Chacun peut agir individuellement ou collectivement. Les journalistes, leurs syndicats, mais aussi le téléspectateur-citoyen ; un individu, un quartier mis en cause, peuvent s’adresser aux auteurs du reportage, au directeur de l’information, au médiateur, saisir le conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), voire la justice pour exiger un droit de réponse.
À terme la solution réside dans les propositions du Front de gauche et du PCF : interdire aux groupes industriels vivant de subventions publiques de posséder des média, adopter une loi anti-concentrations, accorder la responsabilité juridique aux rédactions et le droit de veto sur la nomination des rédacteurs en chef ; réformer le CSA en l’ouvrant aux syndicats et aux téléspectateurs, lui donner plus de pouvoirs de contrôle des émissions diffusées.

*Jean-François Téaldi est journaliste. Il est responsable du secteur Média du Conseil national du PCF.
 

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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