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Les nouvelles peurs, Marc Augé*

Un mal-être généralisé semble s'être emparé des sociétés humaines et menacer leur équilibre.

Nous n’avons pas fini de tirer les conclusions du changement d’échelle qui affecte la vie sur la planète.
Ce changement est fondamentalement économique et technologique (les innovations technologiques créent de nouveaux biens de consommation qui, en retour, commandent les nouvelles formes d’organisation du travail). Le capitalisme a réussi à créer un marché coextensif à la terre entière. Les grandes entreprises échappent à la logique de l’intérêt national. La logique financière impose sa loi aux États. Et cette domination est brusquement devenue si évidente qu’elle semble sans appel.
La planète s’urbanise et parallèlement le paysage urbain se transforme radicalement. L’architecture grandiose des quartiers d’affaires symbolise, partout dans le monde, de la manière la plus directe qui soit, le pouvoir des entreprises qui élèvent dans le ciel diurne leurs tours miroitantes qui s’illuminent la nuit.
Les protestataires eux-mêmes sont prisonniers du monde d’images qu’a créé l’expansion prodigieuse des média et de la communication électronique. En quelques décennies à peine, notre environnement le plus familier a été transformé. Les catégories de la sensation, de la perception et de l’imagination ont été bouleversées par les innovations technologiques et la puissance de l’appareil industriel qui les diffuse.

La peur de l’apprenti sorcier toujours présente
Le corps s’équipe : on le drogue, on le dope de plus en plus efficacement. On entreprendra bientôt d’augmenter ses performances grâce aux nanotechnologies, en y insérant des microprocesseurs, forme glorieuse de la greffe électronique. Le paradoxe de ce corps triomphant, toutefois, c’est qu’il n’est plus le corps de personne, qu’il échappe à celui ou celle qui s’en croyait le maître, qu’il est prisonnier des techniques ou des substances qui le propulsent au-delà de toute performance pensable, comme reste prisonnier de son bracelet magique l’individu astreint à la surveillance électronique. Quand les séductions de la fiction pénètrent le réel, elles suscitent la crainte d’une dépossession de l’homme par les techniques qu’il a inventées. La peur de l’apprenti sorcier est toujours présente, et ce d’autant plus que les applications des technologies susceptibles de confectionner des corps invulnérables et performants sont prioritairement d’ordre militaire. Au moment même où les machines guerrières commencent à remplacer les hommes (pensons aux drones), le corps humain aspire à l’invulnérabilité et à la puissance des machines.

La peur change de visage
Ce changement est politique. On parle des puissances montantes et des pays « émergents » ; on entend leurs exigences de représentativité dans les instances internationales. Mais un autre langage et de nouvelles notions (crimes contre l’humanité, droit d’ingérence) ont fait leur apparition. On les utilise pour rendre compte de situations conflictuelles locales. Locales car les guerres, au sens ancien du terme, sont aujourd’hui réservées aux petits pays et sont essentiellement des guerres civiles ou des conflits de frontières. Mais ces conflits locaux s’inscrivent dans le contexte transnational créé par le terrorisme politico-religieux à vocation planétaire qui suscite des formes nouvelles de peur et de mobilisation… La peur change de visage et se fait diffuse ; tout attentat la relance.
Ce changement est écologique et social. Les catastrophes naturelles prennent de l’ampleur. Nous maltraitons la planète et sommes sans doute en partie responsables de cet état de fait. Il faut ajouter que les plus faibles en sont les premières victimes. Or l’écart ne cesse de se creuser, à l’échelle de la planète, entre les plus riches des riches et les plus pauvres des pauvres, de même qu’entre les plus instruits et les plus démunis culturellement. Nous vivons dans une oligarchie globale à trois classes : les possédants, (du capital financier ou symbolique), les consommateurs et les exclus - les plus fragiles des consommateurs craignant à terme de basculer dans la catégorie des exclus. Cette situation ne peut que susciter des formes inédites de violence.

Deux paniques
de sens inverse

Ce changement d’échelle est démographique. La population du monde au début du XXe siècle correspondait en gros à celle de la seule Chine aujourd’hui. Cette expansion démographique est inégale selon les pays ; les pays développés ont le plus souvent un taux de fécondité en baisse. On imagine aisément, et l’on entend souvent, les craintes que cette inégalité suscite. Deux paniques de sens inverse se renforcent mutuellement. La migration hors des pays où la vie est chaque jour plus difficile s’intensifie ; les migrants risquent souvent leur vie pour fuir. Ces mouvements de population suscitent les craintes des pays ou des régions d’accueil, en Europe bien sûr, mais aussi en Afrique, en Amérique ou en Asie.
Au XVIe siècle, la Renaissance, italienne d’abord, française ensuite, est passée par un retour à l’Antiquité gréco-latine et aussi par des apports lointains (Amérique, Afrique, Chine) dans lesquels Lévi-Strauss a pu voir la source de la vitalité et du dynamisme européens à cette époque. L’ « ici », dans cette perspective, c’était clairement l’Europe, et l’ « ailleurs » le reste du monde. Les choses ont-elles vraiment changé ? Oui, en ce sens qu’il y a toujours un centre du monde, mais qu’il s’est démultiplié et en quelque mesure déterritorialisé. La « métacité virtuelle » dont parle Paul Virilio, ce sont à la fois les mégapoles planétaires, les réseaux d’échange, de communication et d’information qui les relient et les puissances financières plus ou moins anonymes qui dominent l’ensemble. En sorte que, dans ce monde où nous sommes tenus informés quotidiennement des malheurs qui nous menacent, nous avons chaque jour davantage le sentiment d’être colonisés sans savoir exactement par qui.  

*Marc Augé est anthropologue. Il est directeur d’études à l’école des hautes études en sciences sociales (EHESS).

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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