La revue du projet

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Vivre sans peurs Florian Gulli et Jean Quétier*

Ceux qui sont fascinés par le risque, ceux qui aiment à se distinguer en affrontant ce qui fait peur aux autres, sont précisément ceux qui, dans leur existence quotidienne, ne sont jamais exposés à la menace et à la peur.

«La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » À en croire cette déclaration de Laurence Parisot, ancienne présidente du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), les capitalistes seraient les aventuriers du monde contemporain. S’inscrivant ostensiblement dans la perspective néolibérale qui a connu ses heures de gloire dans les années quatre-vingt, les entrepreneurs se distingueraient du commun des mortels par un goût du risque particulièrement prononcé qu’il faudrait considérer comme la norme morale d’un nouveau mode de vie. L’intensité de leur existence viendrait notamment du fait qu’ils vivraient sans peurs, ou plus précisément qu’ils n’auraient pas peur d’avoir peur. Comment comprendre cet étrange modèle de conduite que l’on peut encore difficilement remettre en cause aujourd’hui sans être taxés de ringards archaïques, voire de réactionnaires ? L’expression « vivre sans peurs » se dit en deux sens. Le premier correspond presque en tout point aux objectifs de Laurence Parisot. Vivre sans peurs signifie alors vivre en affrontant ce qui fait peur aux autres. Tout comme on guérirait de la phobie des araignées et des serpents en se forçant à caresser ces charmantes petites bêtes, il faudrait accepter de vivre l’expérience de la peur pour pouvoir passer outre. Il faudrait non seulement admettre la part de risque propre à toute existence, mais il faudrait encore en faire une valeur, et pour ainsi dire une occasion de prouver son courage. Puisque la vie est courte, profitons-en car la chance sourit aux audacieux !

La morale des « forts »
C’est une idée qu’on trouvait déjà chez Nietzsche qui opposait cette morale des « forts », capables de surmonter leurs peurs en acceptant de les vivre, à une morale des « faibles » ou des « esclaves » dont le seul objectif serait de faire disparaître tout ce qui peut susciter la peur. Pensant découvrir une parenté fondamentale entre l’ambition du christianisme et celle du socialisme, Nietzsche rejetait ainsi de manière radicale le second sens que l’on peut donner à l’expression « vivre sans peurs » : imaginer une société dont les membres ne soient plus forcés de vivre dans la peur constante du lendemain. À cet égard, les paroles de Nietzsche dans Par-delà bien et mal sont sans ambiguïté : « Qui sonde la conscience de l’Européen d’aujourd’hui finira toujours par extraire des mille replis et cachettes de la morale le même impératif, l’impératif de la pusillanimité du troupeau – “nous voulons qu’un beau jour,
il n’y ait plus à avoir peur de rien !”
Un beau jour – la volonté et le chemin qui y mènent s’appellent aujourd’hui, partout en Europe, le “progrès”. »

La fascination du risque
On va retrouver cette opposition nietzschéenne – entre l’esprit prétendument moutonnier de ceux qui ne voudraient pas regarder la peur en face et la « grande santé » de ceux qui aiment le risque – sous une forme radicalisée au lendemain de la Première Guerre mondiale, après qu’une génération a fait l’expérience des tranchées. Cette apologie de la peur surmontée, que Losurdo nomme « l’idéologie de la guerre », fera le lit de la révolution conservatrice en Allemagne. Oswald Spengler écrit en 1933 : « C’en est fini de la vile sécurité du siècle passé. La vie exposée au péril, la vie authentiquement historique, a retrouvé ses droits ». À l’ère de la guerre totale, l’aspiration à la sécurité est le signe le plus évident d’appartenance à « la race des vaincus ». Karl Jaspers, qu’on pouvait croire plus modéré, écrit un an plus tôt : « La vie la plus authentique est dirigée vers la mort » tandis que « la plus pauvre est réduite à l’angoisse face à la mort ». De façon plus sibylline, les Beiträge zur Philosophie (Vom Ereignis Récemment traduit ainsi : « Contribution à la philosophie. De l’avenance ») de Heidegger continueront de ressasser le même thème : « Seul le péril peut inciter à ce qu’il y a de plus haut ».
L’éloge du risque de Laurence Parisot, de la vie qui tutoie la mort (réelle ou symbolique) sans sourciller, est donc une vieille histoire. C’est l’éternel discours des puissants, des aristocraties antiques, féodales ou industrielles. Avec peut-être quelques modulations : le centre de gravité du discours qui se déplace du terrain militaire au terrain économique, l’intensité du combat exigé qui a sans doute diminué. Mais pour l’essentiel tout est là ! Et en particulier, la critique des aspirations populaires à une vie qui ne soit pas constamment gâchée par la peur.
La limite de ce discours, c’est la contradiction qui l’habite, contradiction que l’on ne peut pas longtemps dissimuler. Ceux qui sont fascinés par le risque, ceux qui aiment à se distinguer en affrontant ce qui fait peur aux autres, sont précisément ceux qui, dans leur existence quotidienne, ne sont jamais exposés à la menace et à la peur. Il est facile de mépriser la peur lorsqu’on est protégé par son statut, par son capital, par son réseau de relations. Vouloir le risque sans défaillir est le luxe de ceux qui ne connaissent pas la peur au quotidien.

*Florian Gulli et Jean Quétier sont responsables de la rubrique Mouvement réel. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.

La Revue du projet, n° 34, février 2014

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