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Peurs urbaines, géographie de l’insécurité, Thierry Paquot*

La ville, si elle existe encore, ne permet plus de réunir de manière pacifique la population dans sa diversité.

Tout individu ressent, dans certaines conditions, une sorte d’abandon, d’isolement, qui génère le sentiment de peur. Rationnelle ou non, la peur correspond à la frayeur qui nous envahit lorsqu’un bruit suspect nous inquiète, un danger nous guette, un mal-être nous étreint. Nous craignons alors pour notre intégrité, nos biens, notre vie. Certains enfants ne peuvent s’endormir qu’avec une lumière allumée. De nombreux adultes vérifient, à plusieurs reprises, si la serrure de leur porte est bien verrouillée. S’enfermer leur semble la meilleure manière de ne pas être attaqué, mais si la maison est isolée, cette défense s’avérera bien précaire… Le feu éloigne les animaux, aussi les premiers humains l’entretiennent-ils toute la nuit afin de dormir tranquille. Les plus anciens sites archéologiques d’un village ou d’une petite ville témoignent d’une palissade protectrice ou mieux encore d’une fortification. Le soir venu, les portes étaient fermées, le couvre-feu appliqué et le tour de garde organisé. L’ennemi, nécessairement extérieur, n’avait aucune prise : « Dormez tranquilles, braves gens ! ».

L’ennemi s’avère dorénavant à l’intérieur
L’industrialisation, l’extension du réseau ferré, la généralisation des flux de toute nature, la prolifération des banlieues, tout cela entraîne la démolition des remparts. Les incivilités, les cambriolages, les atteintes aux biens et aux personnes se manifestent alors différemment, « l’ennemi » se trouve dorénavant à l’intérieur. Toute une industrie de la peur se met en place avec des portes blindées, des digicodes, des alarmes, des caméras de vidéosurveillance, des rondes de vigiles, des assurances spéciales. Les média participent à la surenchère de cette insécurité, souvent plus fantasmée que vécue. Certains partis politiques élaborent et distillent une idéologie sécuritaire qui leur assure des voix. La peur est sur la ville. Au lieu de comprendre d’où vient cette peur et tenter d’y remédier en luttant contre l’exclusion sociale, la ségrégation territoriale, la paupérisation, la xénophobie, la discrimination ethnique, les pouvoirs ici comme ailleurs adoptent des mesures essentiellement répressives (arrêtés municipaux interdisant aux adolescents de sortir après telle heure, règlements anti-mendicité, contrôle au faciès, théorie de la « vitre brisée », généralisation des caméras de vidéosurveillance, etc.). Dans certains quartiers, des riverains s’auto-organisent et patrouillent la nuit tandis que les policiers se terrent dans leur commissariat. Des habitants réclament des éclairages dissuasifs pour les parkings ou aux abords de leur immeuble, depuis peu « résidentialisé » (c’est-à-dire clôturé par une grille avec une seule porte d’entrée munie d’un vidéo code). En 1972, Oscar Newman publie Defensible Space. Crime prevention Through Urban Design (« L’espace qui peut être défendu. La prévention du crime à travers l’urbanisme » pourrait-on traduire), dans lequel il suggère de supprimer les angles morts, les bosquets, les creux, les obstacles (local à poubelles, boîtes aux lettres massives, escalier caché par un pan de mur, etc.) tout ce qui permettrait à un « voyou » de se dissimuler avant d’attaquer sa proie. Depuis une trentaine d’années les enclaves résidentielles sécurisées (gated communities) se multiplient un peu partout dans le monde : en Amérique du Sud où le kidnapping avec demande de rançon est banalisé, aux États-Unis où les ravages de la drogue génèrent des cambriolages, en Europe où les gens désirent une tranquillité hors des lieux urbains partagés, etc. Ces quartiers vidéosurveillés provoquent une interruption de la continuité urbaine, le piéton doit les contourner puisqu’il ne peut les traverser. Les citadins édifient des murs à l’intérieur de la ville, celle-ci n’est plus accessible à tous, l’urbanité devient sélective et discriminante.

La géographie de l’insécurité urbaine se généralise
De nombreux conflits se déroulent

au cœur des villes (Syrie, Liban, Israël/Palestine, Centrafrique, Mali…). Dans des pays en paix comme la France, l’armée se prépare à des combats de rue, dans des agglomérations gangrenées par l’économie de la drogue, les gangs s’évertuent à conserver leurs positions, etc. La ville (mais existe-t-elle encore ?) n’assure plus la réunion pacifique de la diversité populationnelle, des gratte-ciel s’affichent comme unités verticales d’habitation craintivement fermées, des quartiers bunkérisés font sécession, des bidonvilles sont rançonnés et terrorisés par des caïds. La réalité ressemble de plus en plus à la science-fiction, faut-il s’en réjouir ?

*Thierry Paquot est philosophe. Il est professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris (université Paris-Est Créteil Val-de-Marne)

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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