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Péril jeune, peur des jeunes. Des « Apaches » à la « racaille », Ludivine Bantigny*

Le « péril jeune » : l’expression pourrait n’être qu’un titre de film – celui de Cédric Klapisch, sorti en 1994. Elle est en réalité symptomatique d’une peur qui revient tarauder avec régularité les fondements de la société, ou du moins ses observateurs.

Car cette peur est souvent alimentée par les commentateurs politiques et médiatiques soucieux de trouver des mots qui, loin de seulement la décrire, contribuent aussi à la nourrir : de « l’apache » à la « racaille », en passant par le « zazou », le « blouson noir » et le « loubard ».

Une peur séculaire
Cette peur n’a donc rien de neuf : elle est au contraire séculaire et dit beaucoup sur l’anxiété qui ronge parfois les sociétés à propos de « la jeunesse ». Celle-ci a d’ailleurs été parfois érigée en « nouvelle classe dangereuse ». C’est bien sûr là que le bât blesse : dans cette façon d’imaginer que la jeunesse pourrait être un groupe en soi, et pourquoi pas une classe – ne parle-t-on pas de « classe d’âge » ? Or, il y a là de toute évidence une manière de contourner la dimension sociologiquement hétérogène des jeunes concernés et d’oublier dans le même mouvement ce qu’est véritablement une « classe sociale ».
C’est en 1902 que surgit le terme « Apaches » pour désigner des jeunes en marge de la société, assurément déviants, souvent délinquants, assumant de ne pas obéir aux ordres et aux normes que la société industrielle voudrait leur imposer. Michelle Perrot l’a souligné en évoquant un « symbole de leur mobilité frondeuse », ce mot « Apache », évidemment forgé pour les disqualifier, est réapproprié par ceux qu’il stigmatise et qui en retournent le sens pour l’assumer avec fierté. Il en ira de même des « zazous » durant l’Occupation : le régime de Vichy et les collaborateurs les ont en horreur, ces jeunes gens opposés au nouvel ordre conservateur auquel ils s’opposent par leurs postures décalées ; la presse collaborationniste les traite alors de parasites qu’il faudrait éliminer « à l’onguent gris » comme le suggère un éditorialiste de La Gerbe en avril 1942, puis tour à tour de « judéo-gaullistes » ou de « judéo-négro-américains ». On retrouve cette même inversion du stigmate dans l’épisode des « blousons noirs », expression lancée par la presse à l’été 1959 pour désigner quelques bandes de jeunes soudain devenus un phénomène de société et un grand sujet d’anxiété. Là encore, une fois désignés, ces jeunes – ouvriers le plus souvent – finissent par accepter la formule qui leur confère une symbolique identitaire et se revêtent des attributs vestimentaires qu’elle tend à leur assigner. Enfin, un semblable retournement s’opère avec la « racaille », mot employé par le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy en 2005 qui prétend vouloir « s’en débarrasser ». Les émeutes qui suivront dans de nombreuses banlieues populaires la mort de Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, dans le transformateur électrique où, poursuivis par la police, ils s’étaient réfugiés, seront l’occasion pour certains commentateurs d’utiliser des termes plus violents encore à l’endroit des jeunes révoltés : d’aucuns, comme Catherine Kintzler ou Robert Redeker, n’hésiteront pas à les qualifier de « barbares ».

La peur permet de ne pas entendre les raisons de la colère
Ces mots sont autant de symptômes sociaux : qu’il s’agisse de l’entrée contestée dans l’ère industrielle, de la guerre ou d’un air du temps sécuritaire. La peur des jeunes en dit moins sur les jeunes eux-mêmes que sur la difficulté d’une société à assurer les passages de témoin et l’incertitude des héritages. Comme affect inquiet voire terrorisé, cette peur empêche de saisir, sociologiquement et politiquement, les situations et les conditions : celles que subissent de nombreux jeunes voués aux stigmatisations, à la fragilité, à la précarité. Elle évite souvent d’entendre les raisons de la colère : ainsi, après les émeutes de 2005, les témoignages recueillis auprès de ces jeunes indiquaient la rationalité des actions menées, tant la rage et le déses­poir se tournaient tout autant contre l’institution scolaire qui les conduisait selon eux à l’échec, à la frustration et à la relégation, que contre l’institution policière à l’origine de harcèlements et de discriminations.
Le sentiment partagé réside chaque fois dans la légitimité de la révolte, la violence se concevant dès lors comme un mode possible du répertoire d’action en signe de contestation et d’insoumission. Et la peur naît bien de là : dans l’ébranlement d’un ordre que certains jeunes n’acceptent pas.  

*Ludivine Bantigny est historienne. Elle est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Rouen.

 

La Revue du projet, n° 34, février 2014

 

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