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La peur partout ? Florian Gulli et Jean Quétier*

La peur est l’une des catégories explicatives les plus utilisées dans les discours critiques spontanés. S’agit-il d’expliquer les victoires de la droite ? Cette dernière a agité la peur de l’insécurité auprès de l’électorat. S’agit-il de rendre compte de la montée du Front national ? Il exacerbe la peur de l’étranger au sein des catégories populaires. S’agit-il de rendre raison de l’incapacité de tant de colères à se transformer en militantisme politique ? Là encore la peur, celle de s’engager. S’agit-il de trouver des causes au faible taux de syndicalisation ? Toujours et encore la peur, celle que le management utilise pour rendre les salariés dociles.

L’explication par la peur
Bref, la peur est l’émotion primaire grâce à laquelle la domination semble se reproduire. Elle est l’un des leviers essentiels du pouvoir. La peur est susceptible de jouer ce rôle en raison des effets psychologiques qu’elle produit. La peur neutraliserait la raison et l’esprit critique, rendant l’homme apeuré sensible à toute sorte de manipulations et de séductions. La peur serait aussi une formidable puissance de déliaison, facteur de séparation et obstacle à l’apparition de solidarité. La peur retirerait enfin à l’homme toute capacité d’initiative véritable. L’homme en proie à la peur demeure passif et spectateur de son existence et, s’il lui arrive parfois d’agir, c’est sur le mode de la réaction et de la destruction.
Se dessinerait alors en creux l’exigence d’une autre politique, une politique s’adressant à la seule raison ou à d’autres émotions, lesquelles produiraient des effets libérateurs et seraient capables de rivaliser avec la puissance de la peur. Tout cela est bien connu. Et c’est aussi pour cette raison que tout cela mérite examen. L’explication par la peur a quelque chose de mécanique, d’un peu trop facile parfois, qui la rend suspecte. L’enjeu n’est pas de se passer de cette catégorie, mais simplement de l’utiliser avec plus de circonspection, d’être attentif aux zones d’ombre que crée nécessairement toute grille d’analyse. À voir la peur partout, on risque de laisser s’échapper le réel lui-même.
L’explication par la peur, par les phobies, confine parfois au mépris. Si on ne voit dans le discours adverse que l’expression d’une peur, alors on le disqualifie en le ramenant à un propos irrationnel qui ne renvoie à aucun argument. D’un même geste, on reconnaît une divergence et on s’en débarrasse sans discussion. Cette manœuvre devrait nous interroger. Elle est antidémocratique puisqu’elle refuse de reconnaître l’autre comme un interlocuteur légitime. Il suffit de se rappeler la campagne menée en 2005 à l’occasion du référendum sur le Traité constitutionnel européen : c’est nous qui avions été les victimes d’un tel déni de reconnaissance. Ceux qui avaient l’outrecuidance d’appeler à voter « non » étaient vilipendés. Ils avaient peur de l’avenir, peur de la mondialisation, peur du « plombier polonais », etc. Bref, ils étaient en de bien mauvaises dispositions pour voter. Certains sont même allés jusqu’à suggérer qu’il aurait mieux valu se contenter de leur expliquer les bienfaits du texte au lieu de les laisser décider de son adoption.
Au-delà du mépris dont peut témoigner le fait de ramener la conduite de l’autre à un comportement engendré presque mécaniquement par la peur, c’est sur la valeur explicative de cette catégorie tant usitée que l’on peut porter le soupçon. Il est bien beau de tout expliquer par la peur, mais qu’y apprend-on au juste ? Un exemple. Comment comprendre le soutien d’une bonne partie de la population au désormais célèbre bijoutier de Nice qui tua un cambrioleur au cours d’un braquage cet automne ? La « peur de l’insécurité », la « peur de l’autre » expliquent-elles quoi que ce soit ? L’enjeu est moins de saisir les motifs psychologiques qui assaillent cet homme et ceux qui le soutiennent que d’essayer de comprendre pourquoi la peur se transforme, chez lui et chez d’autres, en haine et en violence. Or, précisément, recourir à la peur ne nous permet pas du tout d’expliquer pourquoi, dans les circonstances actuelles, le bijoutier avait plus de chances de passer à l’acte qu’auparavant et pourquoi, d’autre part, l’expression d’idées favorables à un emploi excessif de la légitime défense pouvait faire recette et recevoir une telle audience. Pourquoi la peur désar­­me-t-elle les travailleurs face aux patrons et arme-t-elle les bijoutiers face aux cambrioleurs ?

Résister à la tentation
de faire des peurs
de simples illusions

Le problème de cette grille de lecture – l’explication par la peur –, c’est aussi qu’elle peut permettre de retirer tout contenu à certaines revendications, les transformant en de pures illusions sans aucune pertinence objective. Il n’y a pas de problème réel, seulement une disposition psychologique, que l’on peut sans doute comprendre mais qu’il faudrait chercher à dépasser. Par exemple, que penser de la catégorie de « xénophobie » ? Bien sûr, on peut déjà lui reprocher d’ethniciser des conduites sociales qui n’ont pas grand-chose à voir avec le fait que leurs auteurs soient des étrangers. Mais surtout, puisqu’il s’agirait d’une simple phobie, on peut finir par penser qu’il n’y a en réalité aucun problème réel mais seulement une complexion psychologique sans fondement. Voilà comment on peut passer à côté de problèmes sociaux sans même s’en rendre compte. Voilà comment on peut par exemple finir par nier qu’il y ait de l’insécurité dans certains quartiers où les misères sont concentrées. On passe par glissements successifs de problèmes quotidiens de sécurité à la peur de l’insécurité dont on peut commencer à douter qu’elle renvoie à quelque chose de réel, et de là, à la xénophobie au prétexte que les auteurs de l’acte ont tel ou tel patronyme. Si la xénophobie entraîne malheureusement des conséquences bien réelles pour celles et ceux qui en sont les victimes, il est peu probable que nous parvenions à lutter contre elle de manière efficace uniquement en lui attribuant une origine imaginaire.
Il peut donc y avoir des peurs, mais il faut résister à la tentation d’en faire de simples illusions ; la tentation étant plus forte lorsque ces peurs ne renvoient pas de façon immédiate à nos problématiques politiques habituelles.

Enfin, l’explication par la peur présuppose que la peur est un mal dont il faut s’affranchir. Il semble aller de soi que le monde rêvé est un monde où les hommes pourraient vivre libérés de cette inquiétude. Mais c’est oublier un peu naïvement que certains font l’apologie de la peur, de l’exposition au danger, de la prise de risque. L’idéal, selon eux, ne serait pas de vivre sans connaître la peur, mais de surmonter sa peur, ce qui suppose de l’avoir d’abord ressentie. S’affranchir de la peur ? L’idéal étroit et paresseux de ceux qui n’osent rien et qui n’ont pas le courage de s’exposer au danger et d’entreprendre quoi que ce soit. C’était hier le discours de l’aristocratie militaire fascinée par la guerre et ses supposées vertus. C’est aujourd’hui le discours de la classe dominante qui ne se contente pas d’affirmer que la guerre économique est une nécessité. La guerre économique, la prise de risque inhérente au fait d’entreprendre, l’exposition aux dangers de la concurrence, seraient autant d’occasions de prouver sa valeur, de développer ses capacités, de devenir qui l’on est.

Libérer les hommes
de la peur du lendemain, et après ?

Socialisme et communisme sont alors conçus comme des incitations au parasitisme et à « l’assistanat », comme des idéaux d’hommes apeurés qui n’ont pas la force de surmonter leurs craintes. Pour échapper à la critique, il faut affirmer clairement que « libérer les hommes de la peur du lendemain » n’est pas l’alpha et l’oméga d’une politique communiste. Cette libération ne peut être qu’un préalable. Sans aller jusqu’à nous proposer de prescrire ce que devrait être la norme d’une « vie humaine accomplie », il nous faut prendre la mesure de l’enjeu qui accompagne la question de la peur. On ne peut pas songer sérieusement à apporter des réponses politiques aux difficultés posées par la peur sans mettre les pieds sur des terrains que nous laissons d’ordinaire au choix et à la discrétion des individus. Sur le terrain anthropologique par exemple, nous disons : « L’humain d’abord ! » Oui, mais quel humain ? Lorsqu’on se focalise sur l’opposition du travail et du capital, il est vrai que la question se pose à peine. Avec le problème de la peur, on le voit, il en va autrement et c’est finalement à une interrogation d’ordre moral que le projet communiste se voit confronté. Quel mode de vie voulons-nous opposer aussi bien au raciste qu’au trader ou au soldat ? n

*Florian Gulli et Jean Quétier sont responsables de la rubrique Mouvement réel. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.
La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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