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Jean Métellus, Francis Combes

Jean Métellus, mort le 4 janvier dernier, était un de nos amis. J’ai souvent eu l’occasion de parler avec lui et de goûter la simplicité et la profondeur de ses propos. Il avait une élégance et une autorité qui rendaient sa présence évidente. Né en 1937 à Jacmel, (la ville d’un autre grand poète de Haïti, René Depestre), il était issu d’une famille de quinze enfants. Adolescent, il a reçu une éducation chrétienne mais a aussi été fortement influencé par deux professeurs marxistes. Et cette double formation l’a durablement marqué. Après avoir été un temps professeur de mathématiques, il quitte Haïti en 1959, au moment de la dictature sanguinaire de François Duvalier, « Papa Doc », pour la France où il mène des études de médecine et de linguistique.
Neurologue spécialisé dans les troubles du langage, notamment chez l’enfant, il a développé en parallèle un travail de scientifique de réputation internationale et une œuvre d’écrivain.
Ce n’est qu’à l’âge de trente ans qu’il a commencé à écrire des poèmes. Ses premiers vers ont été publiés dans Les Lettres Nouvelles de Maurice Nadeau et Les Temps modernes de Sartre. Et c’est en 1978 que Maurice Nadeau publia le recueil qui l’a fait connaître, Au pipirite chantant.
Jean Métellus était romancier (il a parlé notamment de l’exil et des contradictions de la bourgeoisie haïtienne). Il a aussi écrit pour le théâtre. Sa pièce Anacoana, consacrée à l’héroïne haïtienne pendue par les Espagnols en 1504, fut montée par Antoine Vitez. Il a enfin produit des essais dans lesquels se manifeste son attachement à l’histoire de Haïti et sa lucidité politique.
Jean Métellus n’a jamais oublié que ce nom de général romain dont il avait hérité lui venait de ses ancêtres esclaves. Dans son livre Voix nègres, voix rebelles, il retrace dans des poèmes narratifs qui pourraient passer pour des slams, le destin des grandes figures du mouvement d’émancipation des Noirs.
Quel que soit le genre pratiqué, Jean Métellus est avant tout poète. Son écriture qui ne s’enferme pas dans des formes prédéterminées est portée par le chant, un chant d’amour et d’espérance. C’est une poésie de grand souffle et d’une belle simplicité. Ce qui lui fut parfois reproché.
Comme une journaliste lui demandait si la poésie était une arme, il répondit : « C’est une arme qui a des limites : c’est le couteau contre la kalachnikov ».
Mais la poésie est d’abord pour lui parole de vie. Médecin et poète, la parole poétique est chez lui un art-médecine, une parole qui guérit.

Francis Combes

Terre

Je suis le seul rivage de la mémoire des Antilles
Et la joue savoureuse qui répand et accueille les parfums
Je suis la lèvre généreuse de l’enfance
Haïti, Quisqueya, Bohio,
Terre hospitalière et fraîche
J’ai voulu t’enserrer vivante dans mes bras,
Dresser pour toi un monument fait d’orgues et de flûtes,
Rajeunir tes arrière-saisons,
Décorer les voliges de tes maisons
Fille aînée des Antilles,
Tu as vu mourir tes enfants
Tu as bu le sang des orages
Comme le papier l’encre de ma plume
Comme la terre les sueurs de la mère
Comme l’occupant le suc de ton lait
Comme l’incendie l’or d’une saison
Comme un glaive l’histoire d’une vie
Sais-tu le nom de ces piérides qui ont dégarni tes vergers ?
Et l’origine de cette écume qui flotte comme la bave du crapaud
Sur ton corps flétri, lacéré jusqu’aux lisières des cheveux
Je ne vois plus tes yeux coruscants qui cramponnaient parfum, bonheur
Et soumettaient le serpent
Pourtant tu manges de la cannelle, la carpelle avec ses akènes
Bois-tu l’œuf cru avec passion
Et manges-tu la chair des gousses d’ail
Le grand plaisir de tes entrailles et les murailles de ta beauté
Et que fais-tu de la citronnelle qui chasse le sort des mauvais esprits
(in Au pipirite chantant)

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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