La revue du projet

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On connaît la chanson ! 1/2, Guillaume Roubaud-Quashie

Récemment invité à Bruxelles aux côtés de Maïté Mola, vice-présidente du PGE, et de l’excellent historien Pascal Dupuy, j’ai été amené à revoir ce très grand film qu’est La Marseillaise. Chronique de quelques faits ayant contribué à la chute de la Monarchie. C’est bien sûr un film sur la Révolution française – nourri aux meilleures sources – mais c’est aussi un film du Front populaire (1937-1938). Ce n’est pas le lieu pour en vanter les qualités artistiques et saluer, après Aragon, ce saisissant « réalisme lumineux ». Mais, par bien des aspects, ce chef-d’œuvre a toute sa place dans notre revue politique.
Car entre mille fortes questions, il pose celle des conditions et des contours du rassemblement social qui vint à bout d’un ordre millénaire. Car entre mille questions, il pose celle de la construction de l’unité victorieuse.
Nous sommes dans un village provençal de 1790. Un misérable paysan travaille une terre qui ne lui appartient pas ; un pigeon survient et mange ses récoltes ; le paysan l’abat mais, surpris la fronde à la main, est arrêté et jugé. C’est cette scène judiciaire qui va nous retenir : le petit propriétaire terrien, par ailleurs maire du village, Paul Girault, y fait face au seigneur du lieu.
« Le seigneur — Laissez les paysans tuer nos pigeons et bientôt ils brûleront nos châteaux.
Le maire — Ah oui ! Vous avouez donc que e sont vos biens et vos titres féodaux que vous défendez […].
Le seigneur —  Détruisez-les, ces droits féodaux après lesquels vous en avez tant, et c’en est fait de cette hiérarchie sociale […] dont vous êtes tout de même un bénéficiaire.
Le maire  — Hum hum… un bien petit bénéficiaire ! Oh mais je la connais la chanson ! Allez ! Elle consiste à vouloir me faire croire que si vos privilèges disparaissent, mon petit bien les suivra. Et que si je veux conserver ma modeste aisance, je dois me faire le défenseur des abus dont vous vivez. Enfin bref, que nos deux causes, celle du grand seigneur possédant la moitié de la contrée, et celle de Paul Girault, ancien premier maître sur les vaisseaux de Sa Majesté, sont solidaires. Tenez… »
Tout l’avenir de la Révolution se joue là, dans cette question : dans quel camp s’inscrira le petit propriétaire ? Celui des classes populaires et la Révolution triomphe (comme ici) ; celui de la classe dominante (ici, la noblesse) et le vieux monde poursuit sa vieille route.
Cette question des frontières du « eux » et du « nous » appartient assurément au XVIIIe siècle mais, mutatis mutandis, elle est une question toujours aussi décisive pendant le Front populaire si on veut bien se rappeler que le fascisme tente alors (non sans succès…) de prendre le pouvoir en s’appuyant sur ces classes moyennes et que les communistes, en ce domaine, sont engagés dans ce que Maurice Thorez appelle une formidable « course de vitesse ». On déploie alors tout un arsenal stratégique qui va de l’argumentation et des revendications politiques ciblant spécifiquement ce public à la création d’un quotidien comme Ce soir dont on confie la direction à des intellectuels susceptibles de capter leur oreille (ô combien quand les directeurs ont pour nom Louis Aragon et Jean-Richard Bloch), en passant par la réorientation de L’Humanité et la mise en avant de figures non ouvrières.
Mais assez d’histoire ! Cette Marseillaise a-t-elle encore quelque chose à nous dire (à nous chanter) trois quarts de siècle plus tard ? Poser la question, c’est y répondre… Qui n’entend ce message sans cesse susurré à ce monde de la « modeste aisance » : vous avez plus à perdre avec les classes populaires qui vont vous taxer jusqu’à rendre gorge, plutôt qu’à rester, avec nous, les très riches, qui sommes, dans le fond, comme vous. Qui ne voit les unes du Point désignant à ses lecteurs (et qui sont-ils si ce n’est, précisément, ces moyens à la « modeste aisance » ?) les ennemis communs : le cheminot, le chômeur, le fraudeur pauvre ? Disons les choses clairement : la grande bourgeoisie ne cesse de travailler à lier à elle ce monde divers et nombreux de la « modeste aisance », ces millions de Paul Girault de notre temps. C’est que leur poids dans la balance de l’évolution sociale et politique est évidemment très lourd : il demeure, aujourd’hui encore, décisif.
De ce point de vue, que dire, pour notre camp ? D’abord nous féliciter de tous les dispositifs anciens et récents dont nous sommes dotés pour ne pas abandonner ces divisions fournies aux dangereuses sirènes : de la fondation Gabriel-Péri aux Lettres françaises en passant par La Pensée (non que ces structures s’adressent exclusivement à ces portions sociales mais on comprend bien quel rôle privilégié peut être le leur dans ce segment social, tant que notre société restera aussi inégalitaire en matière culturelle). Sont-ils assez connus ? appropriés ? méthodiquement ouverts à toutes les richesses disponibles ? articulés ? Sans doute avons-nous là plus que des marges de progression mais le problème, perçu, est et sera affronté.
Il y aurait bien des pistes à évoquer encore mais la place manque et  il faut conclure.
Diviser pour régner, c’est l’éternelle devise des puissants : les coins qu’ils enfoncent dans le grand camp qui a intérêt à s’unir face à eux, varient avec le temps et il nous appartient de les analyser pour mieux construire les outils adaptés à leur expulsion. Du travail donc, encore et toujours – on y reviendra donc le mois prochain. Qui connaît la chanson d’aujourd’hui ?  

Rédacteur en chef

 

La Revue du projet, n° 34, février 2014
 

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