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Accaparements fonciers à grande échelle, capital financier et accumulation primitive, Michel Merlet (2)

2ème partie – Nature et causes des accaparements fonciers à l'échelle mondiale

Les accaparements de terres agricoles pour développer des grandes exploitations utilisant des technologies « modernes » et une main-d’œuvre salariée se sont multipliés à partir des années 70, rappelant le phénomène des enclosures décrit par Marx dans Le Capital. Les chiffres qui circulent dans les média sont loin de refléter l'ampleur des changements en cours et le retour en force dans le capitalisme actuel d'une véritable « accumulation primitive » à l'échelle mondiale.

Selon l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (ONUAA), les surfaces potentiellement utilisables en agriculture pluviale, dont une partie est couverte de forêts, seraient du même ordre de grandeur que celles qui sont aujourd'hui cultivées. Mais elles ne sont jamais inhabitées et toutes ne sont pas exposées à l'accaparement. Celles situées aux États-Unis ou en Europe occidentale ne sont pas concernées : les systèmes légaux reconnaissent les droits individuels et collectifs sur la terre et les producteurs, organisés, peuvent défendre les leurs. Deux situations sont au contraire très favorables aux accaparements : celles des pays ayant été colonisés et de ceux qui ont connu une collectivisation forcée de l'agriculture.

L’absence d’organisations de défense
Lorsque les anciennes colonies ont obtenu leur indépendance, les nouveaux États ont récupéré leur souveraineté sur les terres et les ressources. L'État se considérant « propriétaire » de toutes les terres non immatriculées, niant les droits coutumiers existants, les ruraux sont devenus des squatters sur leurs propres terres. Les gouvernements peuvent les céder en concession à qui ils veulent, le plus souvent en toute légalité, mais en toute illégitimité ! Le mépris des populations autochtones par les colons, la non-valorisation de leurs savoirs et l'oppression qu'ils ont connue ont empêché l'émergence d'organisations autonomes les représentant. Ces héritages pèsent lourd dans leur possibilité de résister à l'accaparement de leurs terres. Dans les pays socialistes, après une phase de redistribution de terres aux paysans, la collectivisation a été très vite imposée dans le secteur agricole, le plus souvent par la force, afin de contrôler politiquement les couches paysannes et de développer les forces productives. L'exigence de production d'un surplus pour le développement de l'industrie lourde a diminué la résilience des systèmes agraires. En quelques dizaines d'années, les agricultures paysannes ont été détruites, les savoir-faire techniques se sont perdus. La collectivisation forcée a entraîné une perte de confiance des producteurs dans les formes coopératives. Ainsi, paradoxalement, la prolétarisation des paysans y a été beaucoup plus poussée que dans les pays capitalistes. Rien d'étonnant dans ces conditions que le capitalisme agraire se soit développé après la fin de l'URSS en rencontrant si peu de résistance en Ukraine ou en Russie. Les nouveaux propriétaires, anciens travailleurs bénéficiaires de la réforme foncière réalisée lors de la décollectivisation, étaient incapables d'utiliser les terres pour lesquelles ils avaient reçu des droits, faute de capital, d'expérience et d'organisations les défendant. Les personnes et les entreprises qui disposaient de capital, étrangères et nationales, ont pu prendre en quelques années le contrôle de ces terres agricoles d'une grande richesse.

 


Des conditions favorables aux capitalistes
Anciennes colonies et anciens pays socialistes ont ainsi offert aux capitalistes des conditions exceptionnellement favorables à leur développement dans l'agriculture : 1/ un accès à la terre très peu onéreux, souvent gratuit ; 2/ des rapports de force très favorables liés à l'absence d'organisation des populations ; 3/ une main-d’œuvre très bon marché ; 4/ des avantages fiscaux exceptionnels ; 5/ les garanties offertes par les accords bilatéraux d'investissement, qui établissent un droit contraignant qui protège les investisseurs. Les organisations financières internationales ont largement contribué à ce processus, au travers de leurs politiques d'ajustement structurel, en mettant en place la libéralisation des échanges, puis en cherchant à « créer un climat favorable aux affaires » dans ces pays. La grande production capitaliste est aujourd'hui en plein essor : les prédictions des marxistes sur l'évolution de l'agriculture semblent enfin se vérifier ! Toutefois, cette évolution ne vient en rien confirmer sa supériorité économique sur la production familiale paysanne. Sa véritable et seule supériorité vient de ses capacités à s'approprier des ressources et des biens communs. Les profits élevés ne proviennent pas de l'efficacité des investissements, mais d'une nouvelle répartition de la valeur ajoutée, la richesse nette créée, entre la société (par les impôts), les travailleurs, les propriétaires fonciers et les détenteurs de capitaux, au bénéfice de ces derniers. En Ukraine, 80 à 90 % de la valeur ajoutée créée dans les grands agroholdings sert à rémunérer les détenteurs du capital !

Une menace globale pour l'humanité qui n’est pas inéluctable
L'appropriation de terres et de ressources communes et/ou leur concentration aux mains de quelques-uns sont des phénomènes irréversibles, aux effets à la fois locaux (spoliation des populations locales) et lointains (ruine des agriculteurs familiaux distants affectés par la concurrence avec la grande production sur les marchés), qui aggravent les crises alimentaires, économiques, écologiques et sociales. Si les tendances d'évolution démographique et des structures agraires se maintiennent, il faudrait pouvoir créer, d'ici 2050, 3,7 milliards d'emplois pour atteindre le plein emploi sur la Terre. Ce sera impossible. Avec l'augmentation des inégalités, des conflits de plus en plus violents et de plus en plus fréquents ne manqueront pas de se développer. Alors que l'ampleur des accaparements de terres et leur vitesse de développement en font, à l'instar du changement climatique, une menace globale pour l'humanité, il est essentiel d'en comprendre la nature pour pouvoir y faire face. Les réponses proposées par les institutions internationales, appel au respect volontaire des droits humains fondamentaux, promotion de droits sécurisés via la généralisation de la propriété privée, mobilisation de plus
d'investissements dans le secteur agricole, recours à la responsabilité sociale des entreprises, sont non seulement
partielles, mais contre-productives. Pourtant, il ne s'agit nullement d'une évolution inéluctable : nous devons travailler à instaurer au plus vite un nouveau mode de gouvernement mondial, un nouveau projet de gestion de nos biens communs, avec un droit international contraignant pour tout ce qui implique des menaces pour l'humanité et construire une mobilisation populaire suffisante pour réussir à en imposer la mise en œuvre. n

*Michel Merlet est ingénieur agronome. Il dirige l’Association pour contribuer à améliorer la gouvernance de la terre, de l’eau et des ressources naturelles (AGTER).
 

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