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Le copiste, entre l’Antiquité et nous, Luciano Canfora*

Le copiste est celui qui, au sens matériel du terme, écrit le texte. Les mots qui le composent sont d’abord passés au travers du filtre – et du crible – de sa tête, puis ont été mis en état d’être conservés grâce à l’adresse de sa main.

Nous n’avons pas d’originaux des auteurs grecs et romains, à part, peut-être, quelques fragments sur papyrus de lettrés à peine connus. Cela vaut aussi en partie pour le Moyen Âge : nous ne disposons même pas du manuscrit autographe de la Divine Comédie de Dante. Alors, que lit-on, et surtout qui lit-on, quand on a sous les yeux les textes de l’Antiquité, ces textes qui fondent notre connaissance du passé le plus ancien ? On fait trop souvent l’économie d’une analyse attentive des siècles qui séparent leur fabrique du moment de leur lecture. Les textes classiques qui nous sont parvenus (l’Iliade et l’Odyssée d’Homère bien sûr, mais aussi les tragédies d’Eschyle ou de Sophocle, les comédies d’Aristophane, l’Histoire de Thucydide, les discours politiques de Démosthène et bien d’autres pièces de l’antiquité gréco-romaine) sont pourtant les produits d’une histoire tempétueuse : transmission orale et copie, remaniements et réorganisations, corruptions et pertes, corrections, restitutions et réécritures.

Un chaînon indispensable à la transmission des textes antiques : le copiste comme auteur
Il existe un livre heureusement matérialiste sur l’histoire ancienne des textes grecs et latins : c’est l’indispensable ouvrage d’Alphonse Dain, Les manuscrits (première édition en 1949, seconde édition, plus riche et mise à jour, en 1964). Tandis que la plupart des manuels concernant la critique des textes parlent d’une façon abstraite des « témoins » conservés, Dain eut le grand mérite de s’interroger tout d’abord sur l’acte même de la copie, sur le « métier » du copiste. Et la phrase du moine byzantin qu’il place au début du livre (« Soyez forts, Messieurs les calligraphes »), tirée d’un texte à l’époque inédit, vise à documenter la conscience qu’à l’époque byzantine les savants avaient de l’importance, des difficultés et des risques de l’acte de copier.
Entre l’auteur antique et nous, œuvre donc le copiste. Au fond, le copiste est le véritable artisan des textes qui sont parvenus à survivre. Il en fut ainsi jusqu’à ce que leur conservation soit prise en charge par des typographes, avec l’invention de l’imprimerie, au XVe siècle.
Le copiste regardait un modèle ou écoutait la dictée du texte dont il réalisait la copie. Les quatre opérations de son travail – lecture du modèle, rétention du texte (une phrase plus ou moins longue qu’il vient de lire), dictée intérieure (le scribe se dicte intérieurement le texte qu’il va écrire), le travail de sa main qui obéit à la dictée – sont en même temps matérielles et intellectuelles, d’une façon inextricable.
Matérielle, d’une part, tant le corps dans son ensemble est engagé dans le travail d’écriture. Un apophtegme du copiste dit : « tres digiti scribunt, totum corpus laborat » [« trois doigts écrivent, tout le corps travaille »]. Et Léon de Novara (Xe siècle) décrit de la façon suivante les effets physiques du travail prolongé de copie : « dorsum inclinat, costas in ventrem mergit et omne fastidium corporis nutrit » [« il (le travail de copiste) courbe le dos, fait rentrer les côtes dans le ventre et nourrit toutes sortes de gênes pour le corps »] !
Intellectuelles, d’autre part, dans la mesure où le copiste doit être considéré avant tout comme un lecteur, je dirais même comme le seul véritable lecteur du texte. Étant donné que la seule lecture qui mène à une appropriation complète du texte est l’acte de la copie, le seul moyen de s’approprier un texte consiste à le copier. C’est pourquoi on ne copie pas n’importe quel texte. Et c’est pourquoi aussi la diffusion de la photocopie, ou des autres formes sommaires de reproduction mécanique, s’est révélée être le principal obstacle et le principal antidote à la lecture. Avec la photocopie, nous sommes hélas devenus de simples lecteurs potentiels : nous savons qu’à un moment quelconque, nous pourrons lire ce que nous avons reproduit par un éclair instantané.
Mais revenons au point dont nous sommes partis : la seule forme d’appropriation effective d’un texte consiste à le copier. L’étape qui suit immédiatement, c’est qu’avec cette appropriation totale qui se produit, naît – dans le lecteur copiste – le désir même d’intervenir : voilà la réaction typique, et presque obligée, de celui qui est entré dans le texte. C’est comme ça que le copiste, précisément parce qu’il copiait est devenu le protagoniste actif du texte. Parce qu’il est celui qui, plus que tout autre, l’a compris, le copiste est devenu coauteur du texte. Voilà qui pourrait pousser à soutenir que le plagiaire n’est donc rien d’autre qu’un copiste qui a perdu la notion de soi et se sent désormais l’auteur de ce texte qu’il a lu d’une manière si approfondie, parce qu’il l’a copié. Il n’est pas superflu de rappeler que les plagiats étaient beaucoup plus fréquents, lorsque les copies se faisaient à la main (et ils sont peut-être appelés à redevenir fréquents, maintenant que l’écriture est devenue numérique et se peut « couper » et « coller » en à peine quelques secondes).
En général, le copiste ne se résigne pas à écrire quelque chose qui lui semble dénué de sens ou à ne pas donner ce qui lui apparaît, à lui, qui est influencé par sa compénétration du texte, comme le sens le plus désirable dans un passage donné. Après avoir lu et au cours de la dictée intérieure, le copiste doit comprendre ce qu’il vient de lire, et c’est justement à ce moment qu’il devient, du moins en partie, auteur du texte qu’il est en train de confier à la postérité grâce à son travail (à un certain degré pourrait-on comparer son rôle à celui du pianiste qui joue Chopin au piano). Si le copiste ne comprend pas, ou s’il comprend à sa façon son modèle, il le modifie au cours des quatre « opérations », surtout lors de la deuxième (rétention du texte) et de la troisième (dictée intérieure). Il lui semble d’autant plus nécessaire de le faire afin d’honorer l’idée qui le sape et le soutient partout et toujours, d’un sens meilleur. La personnalité d’un copiste joue donc un rôle essentiel dans la transmission des textes, par sa culture, son ignorance, sa mentalité, ses prédilections stylistiques, ses conjectures… De ce point de vue, avec l’invention de l’imprimerie, le typographe sera moins actif, moins entreprenant que le copiste d’autrefois, surtout parce qu’il travaille au sein d’une division du travail articulée et contraignante.
Partant de ces quelques réflexions, il faut bien admettre une donnée demeurée longtemps ignorée, quoique capitale : ce que nous lisons n’est pas ce que les auteurs ont écrit ; nous lisons ce que les copistes ont réalisé. En somme : ce sont eux, ces copistes, nos « auteurs ». Mais, attention, il ne s’agit pas simplement des « derniers » copistes, à savoir des copistes auxquels nous devons les exemplaires subsistant, mais aussi leurs « prédécesseurs », des copistes-auteurs des exemplaires sur lesquels ont travaillé les « derniers ». Une telle chaîne remonte donc jusqu’à l’auteur !

Copiste : d’une pratique de groupe au travail individuel
Il est probable que dans l’Antiquité – surtout dans certains ateliers de libraire – on réalisait plusieurs copies simultanément grâce à la dictée : « par des entreprises, écrit Dain, désireuses de publier hâtivement un texte en le dictant à une troupe d’esclaves spécialisés ». Même les traités d’Aristote que nous lisons, non sans sérieuses difficultés, sont le résultat d’une élaboration dans laquelle ce que les élèves d’Aristote ont écrit pendant que le maître parlait a probablement une part non négligeable. Une situation analogue devait être habituelle dans l’officine des orateurs chefs de partis politiques. Au Ve siècle avant J.-C., à Athènes, des orateurs mineurs travaillaient autour de Démosthène et se répartissaient les tâches et les rôles d’une manière qui ne fut pas toujours bien claire (elle ne l’est du moins pas pour nous), de même que nous nous interrogeons aujourd’hui sur la contribution des nègres sur lesquels s’appuie l’éloquence des grands leaders de la politique et de l’État. Une des raisons pour lesquelles les critiques anciens ne venaient déjà pas à bout des problèmes d’attribution des discours conservés sous le nom de Démosthène est qu’il s’agit véritablement d’une pratique de groupe. Dans certains cas, plusieurs mains alternent ou se succèdent dans le même discours, comme c’est le cas dans le Contre Néère. La donne n’est probablement plus la même au Moyen-Âge, au moins en partie, dès lors que les signatures des copistes à la fin du produit de leur travail laissent entrevoir qu’il s’agit d’un travail individuel, solitaire et (il va de soi) très fatigant.

Le matériel du copiste
Enfin, ajoutons que la forme, même extérieure, du texte a changé au cours des siècles : des tablettes de cire (dont l’usage se prolonge jusqu’à la Renaissance) aux rouleaux de papyrus, du rouleau au codex (c’est-à-dire un livre comme nous le pratiquons). Et chacun comprend aisément que la modification de l’objet a comporté inévitablement une modification du texte : l’exemplaire qu’Eschyle ou Aristophane préparaient pour les acteurs était tout à fait autre chose, non seulement face aux livrets que nous lisons aujourd’hui dans la collection « Budé », mais surtout face aux gros manuscrits du Moyen-Âge où Eschyle et Sophocle sont rassemblés dans un seul volume (conservé à Florence à la bibliothèque Laurentienne), ou les onze comédies d’Aristophane réunies dans le manuscrit conservé à Ravenne. La métrique est déformée, la musique a disparu. Les aèdes chantaient les rhapsodies homériques, nous lisons les vingt-quatre livres de l’Iliade comme s’il s’agissait d’un gros livre d’histoire. Or, c’est justement à la longue chaîne des copistes que nous devons cette image moderne et « inauthentique » d’Homère.  n

*Luciano Canfora est historien. Il est professeur de philologie grecque et latine à l'université de Bari (Italie).

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014
 

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