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Individualisme, individualisation et sociabilité, une lente transformation, Gérard Streiff

Le désir croissant d'autonomie est sensible dans tous les pays d'Europe. Les sociologues parlent d'individualisation. La notion diffère de l'individualisme, synonyme de chacun pour soi, de déclin des valeurs collectives. L'individualisation affirmerait le primat de la liberté individuelle, du droit de chacun de décider par lui-même de son mode de vie et le désir d'une nouvelle manière de vivre ensemble, de produire un nouvel ordre collectif.

Tous les neuf ans, depuis 1981, est menée une vaste enquête sur les valeurs des Européens de l'Atlantique à l'Oural. Les questionnaires donnent lieu à des entretiens très élaborés et les résultats permettent de mesurer les évolutions sur la durée. La dernière enquête, en 2008, a été menée dans 47 pays, de l'Islande à la Russie, de la Turquie au Portugal, par une fondation internationale de chercheurs. En France elle est conduite par des membres du CNRS autour de l'Association pour la recherche sur les systèmes de valeur (ARVAL), à Grenoble notamment. L'étude a donné lieu à un long compte-rendu dans le journal Le Monde du 19 juin dernier et à un numéro spécial de la revue bimestrielle Futuribles (n° 395, été 2013), intitulé « Les valeurs des Européens. L'individualisation des sociétés. » Les 19 questions de l'enquête portent sur le couple, le mariage, le capital social, le sens du travail, la tolérance et la xénophobie, les valeurs politiques, l'Europe, l'économie de marché, la religiosité. Il en ressort, sur un mode certes inégal selon les pays, une même tendance à l'individualisation au sens d'une recherche d'autonomie et de valorisation des choix individuels, une notion à distinguer, disent ces chercheurs, de l'individualisme qui, lui, désignerait plutôt un repli sur soi, l'atomisation sociale.
Cette individualisation est plus sensible en Europe du Nord et en France qu'en Europe de l'Est et du Sud ; elle est liée à des facteurs économiques, sa géographie épousant le niveau de richesse des pays. Elle est liée aussi aux dépenses sociales nationales, la protection par rapport aux risques sociaux contribuant à la construction de l'autonomie individuelle. En même temps, la matrice religieuse des cultures nationales joue un rôle non négligeable. L'individualisation prospèrerait en terre protestante, hésiterait en terre orthodoxe ou musulmane. Plus la religiosité serait développée, moins l'individualisation se répandrait ; plus la zone serait sécularisée (en France notamment), plus l'individualisation progresserait.
Le lien serait fort, toujours selon cette même enquête, entre individualisation et sociabilité : « Les sociétés les plus individualisées sont aussi les plus confiantes et tolérantes dans la plupart des domaines, les plus altruistes et les plus actives politiquement. De fait, le progrès constaté de l'individualisation des sociétés européennes n'est pas du tout synonyme d'un repli sur soi mais va, au contraire, de pair avec un plus grand respect des autres et le développement d'une sociabilité partagée. »
Acceptons-en l'augure.
Autre enseignement concernant la critique du libéralisme. Il se dit volontiers que l'antilibéralisme serait fortement lié à la crise de 2008 ; or « les opinions favorables à l'économie de marché reculent dans la plupart des pays de l'UE depuis les années 1990 » notent les enquêteurs.
Relevons encore d'autres tendances sur l'origine de la pauvreté : « les Européens considèrent que la pauvreté tient plus à des causes sociales qu'à des causes individuelles. Le fait d'expliquer en priorité la pauvreté par la paresse et la mauvaise volonté est assez minoritaire en Europe ».
Les valeurs prioritaires des Européens semblent tenir dans la trilogie famille/travail/loisirs. Si, partout, la famille se voit privilégiée, et plus particulièrement encore dans le Sud, le travail vient en deuxième position, les amis et les loisirs en troisième place ; sauf dans certains pays du Nord où amis et loisirs devancent le travail !

Grande dynamique
Dans le quotidien du boulevard Blanqui (19/6/13), Pierre Bréchon et Frédéric Gonthier tirent de cette enquête les enseignements suivants : « Du mariage gay à la contestation des décisions venues d'en haut – à Istanbul comme à Notre-Dame-des-Landes –, du droit à l'euthanasie aux nouvelles formes de démocratie participative, difficile de ne pas voir monter les aspirations des Européens à l'autonomie et à la liberté de choix. Cette grande dynamique d'individualisation est une révolution silencieuse des valeurs. Elle concerne tous les grands domaines de la vie. La famille a beaucoup évolué, surtout à l'ouest de l'Europe, en se détachant d'un modèle traditionnel au profit d'un modèle mettant en avant les relations librement choisies entre individus. Le rapport au travail évolue lui aussi en conjuguant des attentes quantitatives et qualitatives : il doit permettre de se réaliser soi-même et pas seulement d'avoir un bon salaire. La sociabilité est plus affinitaire, chacun cherchant à aménager ses réseaux de relations selon ses goûts plutôt que selon des obligations sociales. Il en va de même pour les valeurs politiques : les grands clivages idéologiques s'affaiblissent mais l'action politique protestataire (pétitions, manifestations…) tend à se développer. La religion est de moins en moins centrale dans la structuration des valeurs ; les croyances religieuses ne disparaissent pas mais deviennent plus flottantes et à la carte ».
Un système de valeurs qui bouge, donc, à l'échelle continentale. « On est là en face de tendances très lourdes qui ont toutes chances de se prolonger et qui pèseront probablement sur la manière dont les grands défis contemporains pourront être pris en compte. La question est de savoir si la montée de l'individualisation favorisera la maîtrise des grands enjeux du futur ou, au contraire, la freinera. »
Cette enquête, au total, est stimulante ; elle paraîtra parfois un brin unilatérale, sous-estimant la part régressive que charrie la crise. Et on observera ainsi que les contrastes entre les différents pays, entre le Nord, le Sud et l'Est européen restent suffisamment forts, le rythme d'évolution suffisamment différent (au plan des mœurs notamment) pour que Bréchon et Gauthier écrivent « Les résultats de l'enquête ne permettent pas d'affirmer que les valeurs des Européens se soient rapprochées entre 1981 et 2008. Les cultures nationales, profondément inscrites dans l'histoire, ne se transforment que lentement. Et les individus, s'ils aspirent à plus de liberté de choix, restent eux aussi influencés par leur environnement social. »  

Individualisation
et sociabilité

« La culture d'individualisation va-t-elle de pair avec une forte sociabilité et une ouverture à l'égard d'autrui ou, au contraire, est-elle synonyme de repli sur soi-même ? De très nombreux essayistes estiment que l'individualisation génère aussi l'individualisme. Le « chacun son choix » entraînerait presque inéluctablement un « chacun pour soi ». La volonté de liberté individuelle et d'autonomie des choix impliquerait une incapacité à s'intéresser aux autres. Les données françaises montraient déjà que ce raisonnement était largement faux. Il en est de même pour l'ensemble du continent comme le montre un tableau qui présente les relations de l'individualisation avec un ensemble d'indicateurs de sociabilité, toujours contrôlés par type de religion dominante dans le pays. Il apparaît clairement que les personnes qui font spontanément confiance à autrui partagent davantage les valeurs d'individualisation que celles qui se méfient des autres. Les personnes qui considèrent les amis et les loisirs comme un domaine important de leur vie sont aussi nettement plus individualisées que celles qui ne leur accordent que peu d'importance. La sociabilité associative favorise aussi la culture d'individualisation. Plus étonnant encore, les personnes les plus actives dans la société par des actions de type pétition, manifestation, grèves, sont aussi nettement plus individualisées que celles qui ne participent à aucune action citoyenne. Autrement dit, plus on est sociable et actif, plus on souhaite aussi faire des choix personnels. Plus on partage les valeurs d'individualisation, plus on s'intéresse aussi activement aux affaires publiques, donc moins on est individualiste et égocentré ».

L'individualisation des sociétés européennes, par Pierre Bréchon, Futuribles n°395, été 2013.

 

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014

 

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