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Mixité sociale et participation populaire, Camille Acot*

La recherche de la mixité sociale comme moyen de lutter contre la fracture sociale peut freiner la participation populaire.

«La critique de l’architecture et de l’urbanisme est souvent un moyen de déplacer sur un terrain symboliquement moins conflictuel les luttes entre groupes sociaux. Ainsi, lorsqu’on rase une barre qui défigure le quartier, l’objectif est généralement de reconstruire des logements en accession à la propriété pour faire revenir les classes moyennes. […] De manière complémentaire, considérer les quartiers populaires comme des ghettos qu’il faut éradiquer, c’est s’interdire de les reconnaître comme des acteurs politiques légitimes. » (Éric Charmes)

Qu’entend-on par mixité sociale ?
Tout projet de développement urbain présenté comme social doit aujourd’hui être décrit comme favorisant la mixité sociale. Le terme désigne à la fois un état, la cohabitation en un même lieu de groupes sociaux différents, et un processus, le fait de faciliter par des moyens politiques cette cohabitation. La mixité sociale est souvent vue comme un remède à l’exclusion par la classe politique et a une connotation positive. Depuis une dizaine d’années, des critiques « progressistes » du terme se multiplient, en France par exemple avec Eric Charmes, en Allemagne, entre autres avec André Holm qui emploie même l’expression « le mythe de la mixité sociale ». Ici nous tentons de brosser un tableau rapide de ces critiques pour étudier les effets de la mixité sociale sur la participation populaire.
Tout d’abord, le terme porte en lui plusieurs imprécisions. La mixité peut-être mise en place à différentes échelles et le mot « social » recouvre différents critères : niveau de revenu, nationalité, âge, appartenance supposée à un groupe ethnique ou religieux. Ainsi on peut introduire de la mixité sociale dans une agglomération de 20 000 habitants en bâtissant des logements intergénérationnels, ou bien on peut favoriser l’arrivée dans un quartier d’une classe sociale différente. Les discours politiques courants soulignent rarement ces imprécisions et attribuent à la mixité sociale la capacité de remédier à la fracture sociale et même d’éduquer les classes populaires. Ainsi, dans la loi du 13 juillet 1991 d’orientation pour la ville, la mixité sociale est envisagée comme un moyen de diminuer les exclusions et ce qu’on appelle la fracture sociale. Or, cet effet positif de la mixité sociale n’est pas prouvé. Pour les deux sociologues Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire, la proximité spatiale n’engendre pas automatiquement de proximité sociale. Au contraire, elle peut déstabiliser le tissu social existant. De même, dans un article de 2009 pour la revue La Vie des Idées, Eric Charmes relativise ces effets positifs à propos des démolitions de logements sociaux au profit de constructions neuves en accession à la propriété : « Ces démolitions brisent des liens de voisinage et réduisent un capital social qui est parfois le seul capital significatif dont les ménages disposent pour faire face aux difficultés. Parallèlement, lorsque le déménagement les conduit dans un quartier de classe moyenne, l’intégration n’est pas facile, notamment parce que les arrivants ne connaissent personne, et se voient imposer des normes qui ne sont pas les leurs. » D’après les sociologues Tim Butler et Gary Robson, qui ont mené des enquêtes à Londres sur les effets de la mixité sociale, les classes sociales semblent vivre l’une à côté de l’autre sans pour autant entrer en contact l’une avec l’autre. Malgré ce flou, la mixité sociale garde une connotation positive et reste la base de nombreuses politiques de la ville, notamment pour des raisons économiques car l’arrivée des classes moyennes dans une ville est aussi celle de contribuables plus aisés. Ainsi, au nom de la mixité sociale, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) impose d’élaborer des projets urbains incluant des démolitions de logements sociaux et la construction de logements intermédiaires et en accession à la propriété. Un autre exemple est celui du projet « Confluence » de la ville d’Ivry qui prévoit la destruction de 50 % du bâti d’une ZAC de la ville, et la construction entre autres de bureaux et de logements en accession à la propriété.

Le débat collectif biaisé
La mixité sociale est alors générée par la dispersion des classes populaires et l’emménagement dans des quartiers populaires des classes moyennes. Cela ressemble fortement à la définition de la « gentrification », lorsque la bourgeoisie reprend ses quartiers pour ainsi dire dans d’anciens bastions ouvriers. La loi « Solidarité et renouvellement urbain » de 2000 qui impose un minimum de 20 % de logements sociaux dans toutes les communes des agglomérations de plus de 50 000 habitants est une exception notable, mais elle n’est pas appliquée dans toutes les villes concernées et ne dicte pas aux communes le lieu d’implantation de ces nouveaux logements, qui sont souvent relégués en périphérie. Cette dispersion met à mal les réseaux de solidarité et d’organisation politique d’un quartier populaire, qui permettent une participation plus active de la population à la production de la ville et aux débats collectifs sur la ville. Et comme l’hypothèse selon laquelle la mixité sociale favoriserait la cohésion sociale est considérée comme un fait incontestable par la classe politique, tout débat collectif avec la population est biaisé.
En dehors des raisons économiques qui motivent la mise en place de la mixité sociale, on peut se demander pourquoi vouloir absolument la cohésion sociale ? Pour cacher les inégalités réelles de la société ? Pour réduire les incendies de voitures ? Pour apaiser les tensions ? Pour calmer le peuple ? Je propose l’hypothèse suivante : la mixité sociale telle qu’elle est entendue aujourd’hui ne vise pas à l’amélioration de l’habitat populaire, mais à sa dilution, et elle est par là un frein à la participation populaire. Il reste alors à définir ce que pourrait être une autre mixité sociale. Peut-être devrions-nous non pas nous préoccuper des quotas de populations dans un quartier, mais de toutes les infrastructures nécessaires dont ne dispose pas ce quartier. Et là-dessus, les habitants auront certainement leur mot à dire. n

*Camille Acot est architecte.

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014

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