La revue du projet

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Stains, un laboratoire de participation populaire, Lucie Emery*

Participation, concertation… L'omniprésence de ces mots d'ordre dans le discours sur la construction de la ville d’aujourd’hui ne suffit pas à impliquer véritablement les habitants dans les projets urbains.

De février à juin 2013, le Laboratoire international pour l’habitat populaire (LIHP) a organisé la première phase d'un projet d’Ateliers urbains à Stains (93) visant à construire et à formaliser un mode d'intervention populaire innovant. À terme, celui-ci doit s'organiser en trois phases. Cet engagement, fondé sur le type d’analyse proposé par le LIHP depuis plusieurs années, est justifié par le contexte emblématique de la commune.
À Stains, la naissance du Grand Paris, l’arrivée d’infrastructures de transport (tangentielle Nord en travaux, aéroport du Bourget, etc.), la diversité de l’habitat et la fin des projets de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine - trois sur la ville) composent un paysage représentatif du développement urbain métropolitain au sein d’une commune populaire. Ce développement implique la mise en place d’outils efficaces de réflexion urbaine pour tous.

Une ambition méthodologique
Pour dépasser les limites des mécanismes de la démarche participative, une vraie rupture a été proposée. Première interrogation : quand faut-il se réunir ? Les Ateliers ont été pensés comme une recherche en trois phases organisées sur trois années. Il s’agit de se détacher de la temporalité ponctuelle de la participation, et de prendre le temps de l’expérimentation. Le LIHP n’a pas cherché à proposer des solutions d’experts de la ville mais à interroger la méthode sur la durée, avec ceux qui doivent la construire : les habitants.
Se pose ensuite la question : qu’est-ce qu’habiter ? Les Ateliers devaient formuler une critique puis des pistes de réponse pour créer les conditions d’une interrogation sur l’habiter en évitant les écueils des débats sur le seul cadre de vie. Stains devient alors une entrée sur une réflexion d’ensemble sur la ville. L’objectif est rigoureux et porteur d’un sens politique radical. Il faut sortir les habitants du rôle de consommateurs de débat, de spectateurs de la démocratie locale et inclure leurs interventions comme l’expression d’une place donc d’une analyse singulière. Affirmant aussi le caractère potentiellement créatif de la « confrontation » entre habitants et experts.
En s’appuyant sur la remise en cause des méthodes de concertation actuelles, ces premiers Ateliers urbains ont permis d’esquisser les pistes d’un nouveau modèle participatif. Ils ont d’abord permis de dénoncer l’opacité des discours et méthodes habituels, la prévalence d’un vocabulaire techniciste excluant, caractéristique de la « parodie de schéma institutionnel » vécue par les habitants. La formulation par les habitants de l’existence de ces outils de mise à distance est une des analyses fondamentales de cette première phase. Ces critiques ne font pas de la parole habitante une vérité incriticable, mais construisent un témoignage à opposer à l’auto-légitimation des penseurs de la démocratie participative. Ce témoignage a aussi mis en lumière des cas concrets. En convoquant les citoyens à l’échelle du quartier, voire de l’îlot, la concertation devient un instrument de cloisonnement géographique. Or, cette manière segmentée d’aborder la ville érige des frontières et nie la nécessité de la penser globalement.

Difficultés réelles des premiers Ateliers, autant de pistes de travail
Paradoxalement, la perception d’un décalage grandissant entre la méthode des acteurs-décideurs et les attentes de la population a représenté un thème unificateur. En effet, au fil des six Ateliers les analyses des habitants, loin d’être négatives, ont prouvé la volonté de reconquête d’outils d’actions. Le projet du LIHP a tenté de mettre en cohérence ces doutes pour élaborer un nouvel outil de pensée collective. Les difficultés rencontrées au cours de cette première phase de recherche collective ne sont pas surprenantes, mais leur observation et leur analyse collective ouvrent des pistes. La relative désertion des instances de débat (nombre réduit des personnes, difficulté de mobilisation sur le long terme, part des « habitants institutionnalisés ») invite à s’interroger sur les limites des moyens de communication utilisés (tract, diffusion dans les journaux locaux…), sur la gestion et l’animation des ateliers.
C’est à la fois la raison d’être des ateliers (À quels problèmes répondent-ils ? Quels statuts donner à leurs productions ? Quelle articulation entre cette démarche et le travail de la municipalité ?) et leurs formes qui sont à construire au fur et à mesure. La notion d’atelier invite à élaborer un travail collectif qui ne soit pas réduit à des débats mais envisage des productions et une confrontation à des outils tangibles (dessin…) pour enrichir la démarche entreprise. Par ailleurs, penser que ce projet est détaché des modes de fonctionnement des experts comporte une faille. Le LIHP est composé d’un public averti et déjà lancé depuis plusieurs années dans cette pensée urbaine innovante. L’engagement de ses membres au sein des Ateliers n’est donc pas neutre ni en termes d’expertise ni au plan politique, puisque l’expertise est un fait qui ne peut être néantisé et puisque la neutralité en politique est toujours une illusion. Trouver un équilibre dans ce positionnement est un thème de réflexion des futurs Ateliers.

On le voit, ces difficultés réelles des premiers Ateliers sont autant de pistes de travail, de possibilités créatives, qui impliquent que ce travail perdure et s’étoffe, qu’il fasse l’expérience d’une recherche sur le plus long terme. Concrètement des pistes ont déjà émergé. Elles méritent d’être affinées et expérimentées. Pour reconnaître et recueillir le savoir habitant, s’est exprimée la nécessité d’une formation, pour apprendre à « parler » de la ville, se former sur des questions précises, permettant une analyse et une participation plus libre et efficace. Ensuite, le rapport aux singularités locales doit être au cœur du projet, celui-ci doit être en cohérence avec des revendications locales. Il doit participer d’une relocalisation du politique et construire une échelle de l’habiter capable d’interroger au-delà. La proximité ne doit pas être dominée par la réduction à des débats au seul cadre de vie, elle doit permettre une libération et une considération de la parole habitante.

*Lucie Emery, est urbaniste et membre du LIHP.

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014
 

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