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De la civilisation de la ville à une civilisation du mouvement immobile…Jean-François Parent*

Le développement urbain exige de contribuer à la réappropriation collective  des choix éthico-politiques par la communauté pour inventer de nouvelles manières de rendre à la ville historique ses capacités à être source de projets de société et de civilisation, source permanente d’avenirs, individuels et collectifs.

Alors qu’on évoque couramment, et en les confondant le plus souvent, des crises du logement social, de l’habitat populaire (adjectif à entendre non au sens de pauvre mais de peuple, dans la complexité des rapports de classes qui l’animent) et de la ville, on mesure moins la réalité des effets que les finalités du capitalisme (a fortiori mondialisé) imposent à la fabrication de la ville. Ainsi se posent aux hommes des questions fondamentales pour leur présent et leur devenir…

Deux conceptions du développement urbain
En effet, l’accélération du phénomène d’urbanisation mondiale, et sa soumission à des valeurs nouvelles, font se « superposer » plusieurs conceptions de la ville qui nécessitent de poser en termes nouveaux la question urbaine. Deux conceptions du développement urbain sont observables. D’une part, la ville historique, celle que nous connaissons majoritairement et qui a été construite par ceux qui l’ont habitée, une ville qui a évolué et continue d’évoluer, une ville toujours en construction et qui témoigne spatialement de rapports sociaux eux aussi en mouvement. Les rapports entre les hommes et les rapports que les hommes établissent avec leur milieu. En ce sens, la ville est aussi le lieu où les hommes construisent le monde, leur monde. La ville est le lieu d’un avenir collectif. Ville aliénante, ville répressive, ville révolutionnaire, ville émancipatrice, toujours en construction. Elle se nomme Monténégro, Brasilia, Paris, Colleta di Castelbianco, Niamey, Rangpur… Et d’autre part, une ville contemporaine, technicisée, dite complexe, cœur de réseaux mondialisés et d’échanges matériels et immatériels, connectée au monde, devenue elle-même réseau et flux. Une ville « moderne » parfaite, pensée pour répondre aux représentations et aux besoins de la globalisation. Produit de la globalisation, dont Dubaï est l’archétype qui pèse aujourd’hui sur les représentations de beaucoup, elle tend naturellement à dominer la pensée urbaine « mondialisée » structurée par les notions de mobilité, de mouvement, de flux, de réseaux. Un territoire urbain qui serait la méta-cité décrite par Paul Virilio, Le monde ville de Marc Augé impliquant une nouvelle condition urbaine comme y invite Olivier Mongin « parce que les flux extérieurs (à la ville) déterminent le devenir urbain, parce que ces flux sont plus forts que les lieux ». Un monde technicisé où, en dehors des musées, tout sera désormais identique ! Si on ne peut nier que le rapport des hommes avec le monde est aujourd’hui conditionné par une technicité toujours plus puissante et sophistiquée, on ne peut également manquer de s’interroger sur l’importance qu’on lui donne pour mieux convaincre tout-un-chacun de son incapacité à agir désormais sur son milieu.
Mais cette forme urbaine, idéale, synthétique est pensée pour (et non par, ou simplement avec !) de « nouveaux nomades », assignés désormais à résidence sur des trajectoires socioprofessionnelles standardisées où tout circule et pourtant semble rester en place tant s’estompent les différences entre les états manufacturiers, au sein d’espaces standardisés où tout est devenu interchangeable. Cette assignation à résidence a pour corollaire le confinement en position d’assistés de dominés interchangeables et la constitution de modes de vie urbanisés pourtant insupportables à la très grande majorité : le bidonville devenu mondialisé lui aussi. Si certains voient dans ce bidonville une absence totale de règles et d’autres l’expression du génie humain,  tous s’accordent sur la nécessité d’y apporter les services essentiels pour consolider un mode de « survie » dont la mobilité contrainte (exode, conflits, pauvreté,  concurrence sans entrave,  libre échange mafieux…) est l’origine. Le bidonville est le pendant consubstantiel de l’idéal urbain de cette mondialisation. Dubaï ne peut exister sans lui…

L’évolution de la question urbaine, le choix d’une civilisation
Ainsi s’opère et s’impose un glissement depuis une urbanisation – produit aléatoire, singulier collectif des rapports entre les hommes qui y vivent, donc les transforment – vers une organisation matérielle, sans avenir puisque parfaite, celle des flux et de l’individualisation qui y règne. De la civilisation de la ville singulière, localisée et en évolution, on passe à une civilisation du mouvement immobile, de la fuite qui standardise et déterritorialise, tout en figeant le temps. Ce mouvement n’est pas seulement celui de Dubaï et des nouvelles Dubaï car il séduit nombre de ceux qui aujourd’hui « fabriquent la ville » (architectes, urbanistes, techniciens, élus, institutions nationales et internationales...) et tend à imposer ses « solutions » en réponse aux crises (réelles) des villes réelles, elles aussi marquées par les ravages de l’économie de profit…
La question urbaine, dans son ensemble et dans son développement, comme dans ses effets sur l’organisation de la vie de la collectivité, ne cesse d’être posée par la puissance de la mondialisation à partir de choix idéologiques, donc en termes politiques constamment masqués. Ainsi, fondamentalement, l’évolution de la question urbaine exprime non pas une crise technique et matérielle, mais le choix d’une civilisation. D’où la nécessité de contribuer à la réappropriation collective (au sens de populaire) des choix éthico-politiques par la communauté, ici, non pour restaurer un modèle de ville qui aurait fait son temps et qui serait incapable de faire face aux défis contemporains mais pour inventer de nouvelles manières de rendre à la ville historique ses capacités à être source de projets de société et de civilisation, source permanente d’avenirs, individuels et collectifs.

En ce sens, les questions que soulève le développement urbain sont civilisationnelles et exigent analyses et réponses au niveau d’un projet de société. Un projet de société que nous abordons, ici, sous l’angle urbain mais en répétant qu’il est le reflet et la traduction de choix plus fondamentaux encore. En clair, alors que les rapports que les hommes entretiennent entre eux et avec leur milieu sont paralysés, alors que les rares tentatives expérimentales sont contraintes à l’impuissance par les rapports économiques dominants, que les voix discordantes sont réduites au silence, il est urgent de rappeler que seul le peuple, entendu dans l’intégralité de ses composantes et des tensions qui le traversent, est à même de maintenir ouvertes les perspectives émancipatrices sans lesquelles il n’y a pas d’avenir.

Les deux conceptions qui se superposent actuellement obligent à mêler les plans où mieux interpréter et poser la question urbaine. En effet, si celle-ci s’enracine dans une problèmatique générale (philosophique, éthique, politique…) elle n’en appelle pas moins des réponses… urbaines. Voilà qui exige que les acteurs des débats dans ce champ spécifique maîtrisent les outils propres à en examiner les données et les enjeux. Or, ces outils ne sont pas disponibles puisqu’ils ne peuvent se construire que dans les contextes qui les exigent. Et la revendication de leur maîtrise n’est pas spontanée, en particulier de la part de ceux qu’on confine dans des situations d’assistés soumis aux décisions de ceux qui savent. D’où la nécessité de la construction collective d’un savoir populaire de l’habiter au cours d’une effective participation responsable à la « fabrication » d’une ville !

Depuis sa création, le Laboratoire international pour l’habitat populaire (LIHP) a contribué à un mouvement d’analyse et d’information qu’il juge indispensable. Il l’a fait en intervenant dans le débat public : par exemple, dans un premier temps, en remettant la catégorie d’habitat populaire au centre de la perspective urbaine comme élément premier d’une entreprise globale. Il s’est associé à des innovations, à Stains, à Caracas par exemple. Il tente ainsi de formaliser une démarche populaire de recherche et d’expérimentation, véritable « chantier » de la démocratie par la responsabilité : les activités individuelles et collectives alors construites devenant de fait, pour nous, peuple en complexité, l’outil pour concevoir et mettre en œuvre de nouvelles manières d’Habiter.

Comme l’écrit le pédagogue Jean Foucambert, « l’humanité sait depuis longtemps que produire selon un modèle préalablement pensé, c’est, au mieux, répéter globalement le présent ; et que la seule manière d’inventer le futur, pour un collectif comme pour un individu, c’est d’analyser ce qui résiste au geste tâtonné par lequel nous entreprenons de le transformer ».  n

*Jean-François Parent, est architecte DPLG (diplômé par le gouvernement). Il est président du Laboratoire international pour l’habitat populaire.

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014

 

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