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L’architecte est mort… Repensons notre profession pour un futur plus harmonieux, Jean-Pierre Bouanha*

L’architecte est mort, vive l’architecte ! Depuis les années 1980, les architectes se sont détournés peu à peu de la fonction première de leur profession : servir la cité.

Les architectes se sont pliés progressivement aux principes de l’hyper-libéralisme, souvent consciemment, parfois non. Cette tendance s’est généralisée, mondialisée. Peu à peu, ils se sont soumis aux diktats des promoteurs, des entreprises, de l’obligation de « rentabilité » des bâtiments devenus peu à peu des produits de consommation devant satisfaire un certain nombre de critères imposés et abusivement nommés « programmes ». Pour un certain nombre d’entre eux, et notamment ceux qui se sont pavanés dans les troubles délices de la gloire médiatique, c’est l’individualisme, la soif d’enrichissement, la suprématie de l’image, la dictature du copinage et du clanisme, et surtout une pensée alignée sur l’idéologie dominante qui caractérisent toutes ces années et qui prévalent toujours. Pour d’autres, les solutions de facilité de conception, la passivité et l’acceptation de cette situation.

Pour exemple, nous assistons depuis des années à un déferlement d’images de synthèse d’architecture venant remplacer la réalité, qui s’avèrent n’être généralement que « marketing urbain » et ne servir les intérêts que de tel ou tel élu pour sa réélection ou sa communication, ou alors ceux de promoteurs pour la vente de logements ou de lieux de travail érigés en produits de consommation. Un autre exemple : la French Touch [1] de l’architecture  – dont les réalisations sont, par ailleurs, parfois de qualité – a exprimé entre autres déclarations, lors de sa création en 2006, l’idée qu’il fallait s’exporter coûte que coûte, comme on exporte des fromages français… C’est affligeant ! Tout cela ne fait pas une pensée collective, si optimiste soit-elle, mais bien un collectif d’individualismes.

D’où l’envie de se réintéresser à ces grands mouvements de la première moitié du XXe siècle qui conduisaient les architectes du monde entier à se réunir en Congrès (les congrès internationaux d’architecture moderne, CIAM) avec l’idée de changer la vie, de changer le monde en imaginant les moyens de résoudre les problèmes d’habitat du plus grand nombre, sans se regarder le nombril. De ces grandes réunions, rappelons-nous par exemple la Charte d’Athènes [2] qui en résulta et qui énonçait des principes fondamentaux au travers de quatre grandes fonctions humaines : habiter, travailler, se divertir et circuler. Rappelons-nous aussi l’atelier de Montrouge [3] dans les années 1960 en France, véritable collectif d’architectes qui savait générer les débats essentiels, dans un véritable engagement progressiste.

À quoi assiste-t-on aujourd’hui ? Les architectes sont « morts » ou endormis. La ville se meurt. En Occident, on construit régulièrement pour les intérêts financiers des grands groupes avec un souci constant de rentabilité et de retour sur investissement. Même la puissance publique se plie aux mécanismes du privé. En Asie, en Afrique ou en Amérique latine, on bâtit massivement des ensembles qui ressemblent à des cimetières, où l’on imagine que les habitants sont des morts-vivants.
Qui produit cette ville ? Qui la génère ? Qui la construit ? Et à quelle fin ? La ville contemporaine, au sens large et telle qu’elle est pensée par les techniciens, les urbanistes issus des grandes écoles, telle qu’elle est décidée par les élus, eux-mêmes conseillés par des énarques, et telle que bâtie par les grands groupes du BTP, cette ville sert des intérêts qui ne sont plus en lien avec la vie. Et au fil des décennies, l’architecte s’est laissé emporter, sans réagir, par ce « tsunami idéologique », mû par l’immédiateté et la rentabilité entre autres. Même ceux dont on aurait pu penser qu’ils ne céderaient jamais à la tentation, les plus « militants » d’entre eux, se sont laissé faire, ont succombé aux sirènes de la « ville durable », tellement déculpabilisantes, et au phénomène du star-system  de l’architecture érigé en règle de réussite d’un projet, et si gratifiant pour l’ego de l’architecte !

Confrères architectes, et amis (non-architectes aussi), remettons-nous à penser ensemble, questionnons la profession d’architecte, son statut, son rôle, dans nos divers contextes et avec nos divergences. Repolitisons-nous, redéfinissons les objectifs de notre métier, pour les hommes, les habitants ; réinventons la profession d’architecte, en tant que penseurs-acteurs de la ville. Posons les bases d’un véritable basculement idéologique, faisons le pari de l’expérimentation collective, entre confrères, entre architectes et populations, imposons un nouveau rapport entre le plus grand nombre et les décideurs ! Le laboratoire international pour l’habitat populaire, qui s’attache dans ses réflexions à mettre l’habitat du plus grand nombre au cœur des processus de fabrication de la ville, expérimente et cherche des réponses avec les premiers concernés, les usagers, les hommes. Comme le déclare mon ami Pascal Acot, de tous temps, « l’architecture fut l’activité par laquelle les hommes ont construit les cadres matériels de leur hominisation ». Au travers de sa profession, l’architecte doit donc se réapproprier cette idée et accompagner de son mieux ce processus, avec pour objectif principal l’amélioration des conditions de vie des hommes et leur émancipation.
Pour ce faire, l’architecte ne peut se contenter de son statut individualiste. Il doit accepter le regroupement, le travail collectif et se remettre à rêver avec et pour les citoyens pour changer la vie, la société, la ville.

*Jean-Pierre Bouanha est architecte.

[1] Le collectif French Touch est né en France fin 2006 de l’impulsion d’une génération de jeunes architectes.. French Touch est une association à but non lucratif dont les statuts sont la promotion de l'architecture et l'édition d’ouvrages.

[2L’architecte Le Corbusier publie en 1941 la Charte d’Athènes (dont les principes avaient été initiés lors du C.I.A.M. de 1933 tenu à Athènes), une notice à l’attention des architectes. Il y définit en 95 points le rôle de l’architecte, les fonctions clefs de l’urbanisme, entre autres. Cette charte qui par la suite a fait l’objet d’un certain nombre de critiques, a eu un retentissement énorme sur l’urbanisme de reconstruction des villes Européennes après la seconde guerre mondiale.

[3] L’Atelier de Montrouge est un atelier d’architecture et d’urbanisme fondé en 1958 par quatre architectes: Jean Renaudie, Pierre Riboulet, Gérard Thurnauer et Jean-Louis Véret

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014
 

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