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Libération humaine et habitat populaire,Pascal Acot*

Une ville devient Cité si elle répond aux aspirations du peuple : égalité des habitants entre eux, dignité de leur habitat, accès au travail pour tous et possible participation de chacun aux affaires politiques et culturelles de la Cité.

L’aventure de l’humanité commence avec un hominidé de petite taille, nommé Homo habilis. Il aurait vécu en Afrique du nord, et en Afrique orientale et australe, entre 2,5 et 1,5 millions d’années, selon les auteurs. Son nom scientifique renvoie à un « homme doté de capacités », celles par exemple de fabriquer des outils aménagés sur une face (choppers), et sur deux faces (chopping tools). Toutes choses que ne faisaient pas ses prédécesseurs, les « Australopithèques » (littéralement « Singes du sud ») et encore moins les autres animaux qui, au mieux, aménagent parfois des instruments rudimentaires destinés à une seule tâche, et non pas des outils - conçus pour fabriquer d’autres outils. Mais Homo habilis était également capable de bâtir des abris élémentaires, afin de se protéger du soleil et des bêtes.
Ce dernier point est essentiel : l’espèce humaine ne commence pas seulement avec des outils, mais aussi avec l’édification d’abris. Dès les origines, un lien vital est installé entre l’humanité émergente et ce qui deviendra, après des millénaires, l’architecture. Mais précisément - hormis l’uniformisation des « paysages » urbains, les mégapoles modernes posent beaucoup de problèmes à l’aube du XXIe siècle. Certes, d’immenses progrès en matière d’accueil et de sécurité des populations, de stockage des richesses et de moyens de communication ont été accomplis depuis les premières Cités mésopotamiennes (Ur, Uruk, Babylone, notamment). Mais les grandes cités contemporaines et a fortiori les méga- ou mégalopoles du XXIe siècle (Mexico, Le Caire, la conurbation du Nord-Est des États-Unis, le corridor de Tokaïdo au Japon, etc.) ne répondent aucunement aux aspirations du plus grand nombre de leurs habitants.
Il convient de se demander pourquoi. Puis de proposer des réponses à cette question.

L’essence humaine
En énonçant dans la sixième des Thèses sur Feuerbach que « [...] l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier », mais que « dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux », Marx a bouleversé la pensée philosophique. Pour la première fois dans l’histoire, l’être humain n’était pas défini par une caractéristique inobservable comme l’âme, mais par un patrimoine qui est lui extérieur : le langage, la culture, les règles de droit, l’art, les gestes professionnels, etc. Ce patrimoine est enrichi par les êtres humains au fil du temps, et en retour, il les façonne. Candidat à l’humanité, le nouveau-né, qui est encore un être de Nature va s’approprier une Culture (au sens de « Civilisation ») et devenir un être humain. C’est ce que les anthropologues et les philosophes nomment désormais l’hominisation. Et du même coup, l’édification d’abris et plus tard d’édifices, c’est-à-dire l’architecture, représente – au même titre que la confection d’outils – un facteur premier de l’hominisation. Ce dernier point n’est connu que depuis peu : la diagnose d’Homo habilis remonte à 1964 seulement.
En découvrant que l’humanité s’est constituée en fabriquant des outils, Marx mettait aussi en place le concept central de sa philosophie : le concept de Travail. Les êtres humains transforment la nature par le travail et sont en retour transformés par lui. C’est ainsi, et seulement ainsi, qu’ils créent des richesses. Certes, le commerce et la spéculation permettent à beaucoup de s’enrichir, mais ces activités, quoique lucratives, ne créent pas de richesses à proprement parler.
Évidemment, dès que le travail transforme l’environnement, celui-ci devient plus ou moins artificialisé. L’agriculture extensive, par exemple, appauvrit la biodiversité. En revanche, la forêt primaire de la fin du paléolithique n’aurait pas rendu possible la nutrition de 730 millions d’habitants en Europe, comme aujourd’hui. Et de la même manière que la transformation de la nature par le travail peut revêtir des aspects écologiques contrastés (c’est le moins qu’on puisse dire), la production de la ville – qui est l’environnement le plus artificialisé qui soit – pose dès les origines beaucoup de problèmes.

Premières Cités
C’est l’archéologue australien Vere Gordon Childe (1892-1957) qui a jeté les bases des études de ce qu’il a nommé la « révolution néolithique ». Son regard sur cette question est celui d’un marxiste. Il s’est aujourd’hui imposé.
Entre 12 000 et 5 000 ans avant le présent, la population mondiale passe de 5 millions à 150 millions d’habitants. Pendant cette période, les êtres humains ont domestiqué plantes et animaux sauvages, plutôt que de subsister par la chasse, la pêche et la collecte. L’un des avantages de l’agriculture est que les excédents sont stockables, en prévision des saisons difficiles. L’inconvénient est qu’au cours du néolithique, les stocks sont convoités et souvent dérobés par la violence de groupes nomades. Il faut donc protéger ces richesses en mutualisant les moyens de défense. Des villages puis des villes sont ainsi formés, en Mésopotamie notamment (Assur, Babylone, Mari, Suse, Ur, Uruk, etc.). Des castes de guerriers et de prêtres apparaissent. Les premiers pour protéger les stocks – et les Rois – les seconds pour légitimer cette organisation (en cas de disette, la spéculation fait monter les prix des denrées de première nécessité). Les systèmes politiques sont ainsi fondés sur la force, la religion et la transmission héréditaire des pouvoirs – dont celui de l’argent.
Vers le Ve siècle avant notre ère, la civilisation grecque était structurée en « Cités » commerçantes (en grec : Polis), comme Athènes, Corinthe ou Olympie dans la Grèce actuelle. Comme Syracuse en Sicile, ou Éphèse en Asie Mineure. La Cité était composée de la ville et de la campagne qui l’environnait. Elle devait être administrée, organisée et défendue afin que les hommes libres, les « citoyens », deviennent ou demeurent prospères.
Mais les nécessités du développement et du commerce firent bientôt apparaître que les régimes brutaux exercés par un petit nombre (régimes « oligarchiques » ou « aristocratiques ») représentaient autant d’entraves à la prospérité souhaitée par les citoyens les plus nombreux.
C’est pourquoi des « démocraties » (étymologiquement : « gouvernements du peuple ») furent constituées sous des formes diverses et plus ou moins réussies et durables. Dans tous les cas, les propositions politiques étaient présentées au peuple qui devait pouvoir en débattre avant de se prononcer. Il fallut en conséquence inventer des procédures intellectuelles rationnelles et logiques répondant à ces exigences, et par conséquent en rupture avec la pensée dévoyée des démagogues. Cette révolution intellectuelle d’une fécondité inouïe, dominée par la figure du philosophe Socrate (470-399), inspirateur de Platon (427-347), a souvent été qualifiée de « miracle grec ».
Pour la première fois, sans doute, dans l’histoire de l’humanité, des sociétés d’êtres humains cherchaient à se donner une forme de gouvernement librement décidée. Les magistrats étaient tirés au sort (seuls les stratèges étaient élus). Leur mandat durait un an et n’était pas, en principe, renouvelable.
La Cité grecque est une sorte de « Cité » en ce qu’elle rassemble des individus en une communauté composée d’hommes libres et porteurs d’une parcelle de souveraineté : des « citoyens ». Mais on sait que cela n’excluait pas l’esclavage – au contraire. Les esclaves, les hilotes (à Sparte) et les métèques (à Athènes), n’étaient pas citoyens – quoiqu’ils eussent pu le devenir sous certaines conditions très rigoureuses. L’esclavage était donc une faiblesse majeure, ne serait-ce qu’en raison du danger qu’il représentait (un tiers seulement des Athéniens étaient citoyens) : une Cité divisée par des inégalités majeures n’est plus tout à fait une Cité.
D’ailleurs, si le sentiment d’appartenance à une Cité grecque est fort, il n’est pas déterminant : les citoyens d’Athènes parlent la même langue et ont les mêmes croyances religieuses que ceux de Sparte. À l’occasion, les citoyens les plus riches des deux Cités rivales faisaient alliance sans avoir le sentiment de trahir. Là encore, les inégalités de fortune furent facteurs de désagrégation de la communauté.

L’habitat populaire
du XXIe siècle

Au cours de l’histoire, des villes sont devenues des Cités. Ce fut le cas de Sienne en Toscane, à partir du XIIIe siècle, qui fut la grande rivale de Florence. Ce fut aussi le cas de Léningrad (ci-devant Saint-Petersbourg) qui fut assiégée par les armées nazie et finlandaise entre septembre 1941 et janvier 1944. Il y en eut bien d’autres dans l’histoire, mais j’ai retenu ces deux-là car il est difficile de trouver deux villes plus dissemblables au plan architectural. L’une est une sorte de « Venise du Nord » dont le plan d’urbanisme n’évoque aucunement ce qui, dans les Cités grecques, représentait le lieu de la démocratie : le forum, à l’intersection de ce que les romains nommeront ultérieurement le Cardo (axe nord-sud) et le Décumanus (axe est-ouest).
Certes, l’extraordinaire plan de la ville de Sienne facilite la vie collective et citoyenne puisqu’il conduit inévitablement les habitants à la Piazza del Campo, où se trouve le Palazzo Pubblico (avec ses fresques représentant les effets du « bon » et du « mauvais » gouvernement). Cet endroit central fut aussi le symbole fort du passage de l’administration privée à l’organisation républicaine de la ville. La plupart des déplacements dans Sienne conduisaient (et conduisent toujours) à ce forum informel où les affaires de la Cité étaient alors débattues. Mais ce plan ne détermina pas mécaniquement la vie collective. D’autres facteurs majeurs intervinrent, comme la constitution politique qui, par exemple, présidait à la cooptation des membres du Conseil des Neuf (encore que cette Cité, gouvernée par des élites nanties était encore loin d’être une Commune).
On a aussi observé qu’une ville assiégée comme Léningrad au cours de la seconde guerre mondiale a pu « faire Cité » pendant le siège pour d’évidentes raisons de solidarité dans le combat, et redevenir depuis une ville simplement chargée d’histoire, récemment renommée « Saint-Petersbourg ». Ce qui nous invite à penser qu’une Cité n’est pas définissable par des caractéristiques fixées une fois pour toutes. Elle est en fait tributaire de l’histoire fluctuante des rapports sociaux qui organisent l’existence de ses habitants : que ces rapports sociaux deviennent autoritaires ou inégalitaires et le sentiment d’appartenir à une communauté d’êtres humains libres, responsables et égaux se délite, ou s’évanouit.
Ce qui précède conduit à formuler trois séries de remarques. La première est qu’une Cité n’est pas conceptuellement encapsulable dans un catalogue fini de traits caractéristiques : la diversité infinie des circonstances culturelles interdit l’édification d’un modèle universel de Cité qui, une fois atteint, ne serait plus perfectible. Cela vaut au plan architectural comme au plan sociopolitique. La seconde est qu’une Cité est un processus réversible puisqu’elle n’est pas une entité réalisée une fois pour toutes, et que ce processus n’est pas autre chose que celui de la destitution inachevable des ordres qui s’opposent aux aspirations du peuple. La troisième est qu’il existe cependant des conditions essentielles pour qu’une ville devienne une Cité : l’égalité des habitants entre eux, la dignité de leur habitat, l’accès au travail pour tous, et la possible participation de chacun aux affaires politiques et culturelles de la Cité.
Aujourd’hui, dans le monde entier, la déraison du système dit « libéral » contraint l’immense majorité des êtres humains non-ruraux à vivre dans des agglomérations où ces conditions ne sont qu’exceptionnellement réunies. Partout les exigences démentielles du profit capitaliste s’opposent aux aspirations du plus grand nombre, en matière d’habitat notamment. Et c’est pourquoi le combat pour l’habitat populaire est une composante majeure des luttes actuelles pour la libération humaine.  

*Pascal Acot est philosophe. Il est chargé de recherches honoraire au CNRS.

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014
 

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