La revue du projet

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La ville est à nous ! Corinne Luxembourg, Michaël Orand et Igor Martinache*

Alors que la campagne des élections municipales bat son plein, il semble opportun de s’interroger sur la ville et la manière dont nous pouvons l’habiter. Pourtant, la difficulté croissante que rencontrent nombre de nos concitoyens simplement pour se loger tendrait à faire oublier cette évidence : habiter ne se réduit pas à s’abriter. Un toit et quatre murs ne suffisent pas à rendre le quotidien vivable, car le contexte dans lequel notre lieu de résidence nous inscrit est bien plus important. Il comprend le voisinage, entendu comme un ensemble de relations sociales pouvant s’avérer tantôt chaleureuses, tantôt conflictuelles ou tout simplement réduites – au mieux – à la politesse minimale. S’y ajoute un environnement matériel, constitué d’équipements publics et privés, de bâtiments ou d’espaces verts, de nature et d’abondance très divers. Ce qu’il est convenu d’appeler le cadre de vie. Or, dispositifs matériels et relations sociales interagissent étroitement : non seulement les premiers influencent fortement la nature des secondes, mais celles-ci peuvent en retour contribuer à façonner celui-là. C’est la conscience de cette interdépendance qu’a matérialisée l’apparition d’une nouvelle catégorie d’action publique dans les années 1970, désignée par l’étiquette faussement homogénéisante de politique de la ville. Un pléonasme si l’on songe que la ville, œuvre humaine, est de part en part politique, et que réciproquement, la politique n’est rien d’autre que l’organisation de la vie de la cité – polis en grec ancien. La stigmatisation a contrario de certaines villes considérées comme des « cités-dortoirs » montre bien la multiplicité des fonctions attendues de l’espace urbain : se loger, mais aussi travailler, faire du sport, se cultiver, se ravitailler ou tout simplement flâner. En un mot : vivre.
Mais comment vivre lorsque l’on voit une part croissante de son temps aliéné dans les transports ? Car toutes ces activités ne sont pas nécessairement effectuées dans la même localité, et il faut désormais distinguer les usagers de la ville de ses résidents, qui peuvent d’ailleurs eux-mêmes faire l’essentiel de leur vie ailleurs. Les distances qui ne cessent de s’allonger entre domicile et lieux de travail, mais aussi de loisirs posent la question évidemment cruciale de la coordination des temps sociaux. Le « débat » autour du travail le dimanche nous le rappelle : les loisirs des uns sont le travail des autres. Et à l’heure où certains rêvent de villes qui ne dorment jamais, à l’instar de certaines métropoles états-uniennes, il faut s’interroger sur la liberté de celles et ceux qui veillent, et des répercussions sur leur vie personnelle.

Paradoxalement, la ville constitue le lieu par excellence où s’expérimente, non sans contrariétés, la proximité, au sens plein de ce terme. La proximité physique, qui découle de la densité du peuplement, mais aussi et surtout la proximité avec d’autres formes de vie, autrement dit la rencontre de l’altérité sous toutes ses formes. L’anonymat de la vie urbaine, que beaucoup déplorent, atténue également le contrôle social des communautés rapprochées, permettant ainsi à différents modes de vie de coexister et de s’hybrider. Cette profonde ambivalence de la ville, que le sociologue Georg Simmel avait déjà bien pointée il y a plus d’un siècle, participe également de son potentiel politique, car en réunissant une diversité de formes de vie et de manières de voir le monde, elle favorise aussi les possibilités de transformation sociale à travers l’imagination d’alternatives.
Cependant, il ne faut pas croire que ce processus serait automatique et que la ville serait par essence démocratique. Pour qu’il en soit ainsi, il faut mettre en place les dispositifs idoines pour permettre la participation de tous aux décisions concernant son aménagement. Ce mot d’ordre participatif est ainsi désormais au cœur des projets et des discours entourant la politique de la ville, mais dans la pratique, il ne se réduit le plus souvent qu’à des actions minimales de façade contribuant bien davantage à compenser l’effritement de légitimité que subissent les décideurs plutôt qu’à réellement prendre en compte les avis des citoyens. En réalité, ce sont encore et toujours les forces du capitalisme qui organisent concrètement l’espace urbain. Henri Lefebvre a montré l’articulation étroite entre l’urbanisation et l’avènement d’un capitalisme industriel. Pour conjurer la déshumanisation apportée par le triomphe d’une rationalité étriquée, il en appelait déjà à mettre en œuvre un droit à la ville. Dans sa lignée, le géographe David Harvey a montré, à partir des exemples du Paris haussmannien et de la fuite des riches vers les banlieues aux États-Unis après 1942,  combien la nécessité pour les détenteurs de capitaux de réinvestir le surplus tiré de l’exploitation des travailleurs contribuait de manière décisive à (ré)affecter telle ou telle portion du territoire urbain à un usage particulier. Ces évolutions ont non seulement bouleversé les modes de vie mais aussi les idéaux politiques, en promouvant le consommateur individualisé au détriment de l’action communautaire. Enfin, dans La ville globale, ouvrage publié en 1991, la sociologue Saskia Sassen a pointé comment l’organisation en réseau du capitalisme globalisé conférait aux quelques métropoles qui en constituent les nœuds une importance éminente, tout en venant reconfigurer en profondeur leur aménagement, les lieux de travail, de résidence et de loisirs des cols blancs fortement dotés en capital culturel, reléguant ceux des classes populaires à la périphérie. Pour avoir une idée de ce que préparent ces dynamiques, il suffit de se tourner vers les mégapoles-champignons du Golfe : Mike Davis a décrit de manière saisissante comment Dubaï, cet ancien village de pêcheurs transformé en forêt de gratte-ciels par la grâce des pétrodollars, est devenu le théâtre artificialisé d’un face-à-face entre une élite richissime vautrée dans la jouissance d’une consommation démesurée et une masse de travailleurs étrangers
en quasi-esclavage, domestiqués par un efficace dispositif sécuritaire. Auparavant, celui-ci avait analysé le cas de Los Angeles, en montrant comment son extension continue sur plus d’une centaine de kilomètres, consacrant le règne de la voiture et accompagné d’un véritable séparatisme urbain, avait abouti à un véritable dépérissement de l’espace public.
On voit ainsi à quel point l’appropriation populaire de la ville constitue un enjeu primordial d’émancipation. Ce dossier propose ainsi de rouvrir la réflexion, en prenant du recul avec certaines catégories quelque peu compassées à force d’être utilisées à tort et à travers, comme la mixité sociale ou la participation des habitants, mais aussi en présentant une série d’expérimentations concrètes, en France et au Venezuela, qui montrent qu’il est possible de rendre malgré tout un peu concret ce droit à la ville. En n’oubliant jamais que se réapproprier nos villes n’est rien d’autre que se réapproprier nos vies. 

*Corinne Luxembourg est responsable de la rubrique Production de territoires.
Michaël Orand est responsable de la rubrique Statistiques.
Igor Martinache est rédacteur en chef adjoint.
Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.

La Revue du projet, N° 33, janvier 2014
 

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