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Rosanvallon, Martin et la « figuration ouvrière », Guillaume Roubaud-Quashie

Pierre Rosanvallon dans La Revue du projet du PCF ? Voilà qui pourra étonner ceux qui connaissent d’assez près ses travaux et son parcours. Un temps permanent de la CFDT, Pierre Rosanvallon a surtout connu la lumière des projecteurs dans les années 1980-1990 lorsque, devenu un des principaux acteurs de la rude bataille idéologique du temps visant – entre autres – à débarrasser la gauche une fois pour toutes de Marx, des classes et autres archaïsmes, il animait avec son ami et complice, le pape de l’anticommunisme, François Furet, la puissante Fondation Saint-Simon, aux côtés de nombre de grands patrons et de journalistes en vue (Roger Fauroux, Alain Minc...). Le mal que fit cette fondation à l’ensemble de la gauche – en promouvant ardemment, on l’aura compris, une « République du centre » – se lit encore chaque jour...
Mais laissons cela de côté pour revenir à Rosanvallon. Depuis quelques années, d’aucuns parlent d’une métamorphose : un nouveau Rosanvallon aurait-il éclos ? L’unanimité ne se fera point sur ce sujet : ni chez les historiens (lisez Pierre Serna), ni chez les sociologues (lisez Dider Éribon). Reste que Pierre Rosanvallon, du fait de sa force de frappe médiatico-académique, est un de ceux – bien rares parmi les quelques élus ayant droit aux sunlights – qui pèsent pour remettre au centre de la scène publique plusieurs questions de tout premier plan, aujourd’hui bien délaissées à gauche.
N’en retenons qu’une pour aujourd’hui : celle qu’il appelle la « figuration ». On le sait, un des problèmes centraux de la démocratie représentative, c’est la nature du lien entre représentants et représentés, les premiers étant tendanciellement tentés de tenir à distance les seconds, pourtant censés être la source de la souveraineté dont, de fait, ils se retrouvent dessaisis. En outre, se pose la question de l’identité sociale des représentants. D’où une revendication sans cesse réitérée du mouvement ouvrier : nous voulons gérer les affaires nous-mêmes – n’entendez-vous pas son écho pertinent dans notre « Prenez le pouvoir » ? C’est-à-dire renforcer massivement le lien représentants/représentés pour que la volonté populaire soit authentiquement effective. C’est-à-dire construire la mise en responsabilité des fractions majoritaires du peuple qui en sont tendanciellement écartées : faire entrer les classes populaires dans la cabine de pilotage accaparée par les seules classes dominantes.
Les dernières décennies, où qu’on porte le regard, ne cessent de valider la centralité de cet enjeu : si le peuple ne se mêle pas de ses affaires, la politique menée se fait à son détriment, qu’on le fasse plus ou moins explicitement contre lui ou qu’on le fasse en son nom (c’est, trop rapidement résumé, le drame soviétique).
Cette question atemporelle ne trouve aujourd’hui qu’une trop vive actualité, à l’heure où la défiance vis-à-vis du monde politique atteint des niveaux historiques, vécu qu’il est comme un monde de privilégiés, un monde à part : ne parle-t-on pas de « classe politique » ?
Au-delà de ces éléments subjectifs, les politistes (Frédéric Sawicki, Bernard Pudal...) ont bien montré la grande transformation qui a objectivement frappé les partis de gauche : les éléments populaires en position de direction ou d’élection y ont fondu comme neige à Saint-Trop’...
C’est dans ce contexte qu’Édouard Martin, ouvrier CFDT dont il faut saluer le courage, se trouve propulsé tête de liste dans le Grand Est par le Parti socialiste. Après Philippe Poutou en 2012, faut-il voir là des inflexions en cours ? Hélas, tout laisse à penser le contraire. Le NPA comme le Parti socialiste ont des directions socialement fort homogènes et de plus en plus homogènes, ces éléments populaires apparaissent comme des chiffons qu’on agite pour amuser la galerie, mouchoirs diaphanes masquant bien mal l'étroite réalité sociale de ceux qui détiennent le pouvoir. Pareilles mesures cosmétiques ne sauraient changer la donne.

Dès lors, quoi dire et quoi faire qui ne relève pas de la vaine incantation à laquelle on pourrait sembler réduit ? Le Parti communiste français n’a pas de recette miracle : il a cette tâche devant lui et sait les écueils à éviter sur cette voie, ce si contre-productif ouvriérisme notamment. Pas de baguette magique donc mais du travail. Notre dernier congrès, rappelons-le, a décidé – cela n’a évidemment pas été perçu par les observateurs qui n’avaient d’yeux que pour la quincaillerie – de doter notre parti d’une politique des cadres afin de ne pas subir les évolutions sociales, l’absence de politique décidée entraînant la reproduction des puissantes dominations sociales (de classe mais aussi de genre !). Décision accompagnée de moyens pour la mener à bien : une dirigeante nationale – Lydie Benoist – a ainsi reçu cette lourde charge. C’est donc la voie d’un travail austère mais effectif que nous empruntons pour faire de notre parti à tous niveaux un parti de tout le peuple de France, laissant à d’autres le soin d’enfermer les classes populaires dans ce qu’on pourrait appeler, en un autre sens, hélas, la figuration.

Guillaume Roubaud-Quashie,
Rédacteur en chef

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