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« Théâtre et néolibéralisme »

Théâtre/Public, n° 207, 2013.
Par Victor Thimonier
Publié en pleine époque de conflits sur les nominations des nouveaux directeurs des scènes françaises (CDN/SN) ce numéro de Théâtre/public, sous la direction de Stéphanie Loncle, est une mine d’or pour la compréhension des politiques culturelles d’aujourd’hui, dressant le panorama de l’activité économique d’un milieu en danger, et rappelant les premières heures du libéralisme sous la monarchie de Juillet où le théâtre s’est trouvé, sous couvert de liberté, pris dans les logiques de concurrence et de rentabilité marchande, les différents intervenants, artistes, directeurs de lieux, chercheurs, dressent le tableau inquiétant de ce qui signifie la mort de la création : la rentabilité productive du néolibéralisme. Le débat complexe et souvent mal exposé des dispositifs économiques de la culture est ici mis à plat avec rigueur et densité. On comprend vite au fil des articles ce qui est en question dans la politique de financement des artistes et des scènes françaises. L’article de Chloé Dechery faisant état du dispositif anglo-saxon de création permet ainsi une mise en lumière efficace de la spécificité française et nous pousse à réagir pour assurer sa vivacité. On pourrait citer aussi, l’article de Jack Ralite, très éclairant et d’une grande simplicité. Jack Ralite rappelle ainsi que « les biens publics et les biens marchands n’ouvrent pas le même type de relations avec les humains [...]. La culture par essence ne peut être ni privatisée, ni marchandisée, ni nationalisée. […] La culture se décline au contraire sur le mode : nous nous rencontrons, nous échangeons autour de la création, nous mettons en mouvement nos sensibilités, nos imaginations, nos intelligences, nos disponibilités. La culture n’est rien d’autre que le nous extensible à l’infini des humains et c’est cela qui aujourd’hui se trouve en danger et requiert notre mobilisation. » Forme courte de manifeste, qui peut paraître naïve mais qui est assortie d’une véritable pensée de l’exigence culturelle et artistique, et d’une politique généreuse de l’ouverture, qui ne peut être que l’objectif universel et collectif de la culture. Ce numéro de Théâtre/public en faisant dialoguer les différents acteurs du milieu du spectacle permet de s’ancrer un peu plus dans cette lutte et nous pousse à y jouer un rôle en connaissant les dangers et les enjeux. On prend ainsi le parti de dire fort, tout au long des interventions, qu’il ne faut pas perdre l’exigence, ne pas laisser filer la radicalité de la création sous prétexte que le public demande quelque chose qu’il connaît, ou plutôt que les politiques nous le fassent croire, mais laisser aux artistes la possibilité de faire une forme suffisamment ouverte dans sa radicalité pour obtenir le meilleur théâtre possible. Ce n’est pas tant « l’élitisme pour tous » de Vitez, que l’intégrité des artistes qui est défendue ici. Intégrité qui ne va pas sans une relation forte et fraternelle avec le public, quatrième créateur de l’œuvre théâtrale. On pourra découvrir en complément de cet ouvrage les actes du colloque qui s’est tenu à l’École d’art de Toulon : La culture c’est la règle, l’art c’est l’exception. Politiques de l’art et de la culture en France aux XIXe et XXe siècles, sous la direction de François Coadou, Stéphanie Loncle et Olivier Maillart (L’Harmattan, 2012) très éclairant sur des questions voisines.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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