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Encaisser. Enquête en immersion dans la grande distribution, Marlène Banquet

La Découverte, 2013
 
Par Igor Martinache
En rédigeant son Discours de la servitude volontaire à tout juste 18 ans, en 1549, Étienne de la Boétie posait une question à laquelle nous n'avons encore pas fini de répondre : pourquoi ne se révolte-t-on pas plus souvent face à un ordre qui nous apparaît injuste ? Une énigme bien plus grande en fait que celle de savoir pourquoi certains, parfois, cessent d'obéir. C'est cette interrogation cruciale que reprend la sociologue Marlène Banquet dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat. Et pour ce faire, elle a choisi un terrain d'application particulièrement propice à l'exploitation : la grande distribution. Sous ses dehors policés par le marketing, ce secteur est en effet aux premières loges de la financiarisation du capitalisme, avec ses conséquences quant à l’emploi et l’organisation du travail. Et pourtant, les mobilisations collectives y demeurent rares. Pour tenter de comprendre comment s'y produit le consentement des salariés à tous les échelons, l'auteur a mené une longue enquête ethnographique au sein d’un des principaux groupes du secteur, en travaillant successivement comme caissière, stagiaire auprès du secrétaire fédéral Force ouvrière de la branche, et enfin à la direction des relations humaines du siège. Elle y décrit ainsi l’anomie feutrée du siège, la novlangue managériale euphémisante qui y a cours et l'absence totale de vision d’ensemble de l’organisation générale chez les cadres intermédiaires qui s'y affairent. Ceux-ci y apparaissent ainsi bien davantage comme des pions à l'horizon borné que des décideurs capables d'influer sur le cours – au sens non boursier du terme ! – du groupe. Et pour autant, ils paraissent en majorité avoir bel et bien intégré la valorisation de l’esprit d’entreprise et la croyance dans la firme privée comme garante de l’intérêt collectif, qui les conduit à accomplir avec zèle leur travail de traduction des objectifs de l’état-major en discours de motivation des personnels. Un personnel que l'auteur a côtoyé de près en se faisant elle-même embaucher comme caissière. À travers ses propres déconvenues, elle met ainsi en évidence les multiples compétences occultées de ce travail déqualifié et dévalorisé, y compris par ses occupantes, mais aussi les profondes divisions qui travaillent ce groupe de salariés tout aussi atomisé que le premier et qui en freinent l'action collective autant que la dépendance à un gagne-pain perçu comme « toujours mieux que le chômage » et le contrôle étroit de la hiérarchie. Dans la dernière partie, elle montre enfin comment les syndicats peuvent eux aussi agir comme une instance parallèle de pacification des personnels, en vertu de la proximité de leurs responsables avec ceux de l’entreprise, mais aussi de leur propre intérêt à la syndicalisation, qui les conduit souvent à résoudre les tensions sur le plan individuel avant qu'elles ne puissent déboucher sur un conflit collectif – une cogestion de la paix sociale cependant bien variable selon les organisations et les contextes. Reste un ouvrage au style aussi vivant qu'accessible qui ouvre de nombreux débats tout en renseignant sur l'envers de nos modes de consommation.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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