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Arles 2013 : retour en grâce du noir et blanc (2/2) Nicolas Dutent

D’engagement, il en est question dans la rétrospective importante consacrée à l'œuvre de Gordon Parks. Ce photographe américain né en 1912 a permis de mettre en lumière, de manière suivie, le long épisode de la ségrégation raciale qui a miné son continent. Toute sa vie durant, il n'aura eu de cesse de faire témoigner « la difficulté d'être noir dans un monde de blancs, les ravages de la ségrégation, des préjugés et de la pauvreté ». À travers de saisissantes photographies noir et blanc dépeignant une atmosphère aussi bien urbaine que rurale, il saisit les remous et les mutations d'une société déchirée par les conflits sociaux. Grâce à la confiance indéfectible du magazine Life, il réussira à documenter régulièrement la violence, symbolique et réelle, à laquelle sont confrontés ces « sans voix ». Dans cette rétrospective à la scénographie très soignée, l'histoire américaine de G. Parks nous alerte sur le parcours embrumé d'Ella Watson, femme de ménage revenu d'un enfer à plusieurs visages. Cette rétrospective est une occasion précieuse de découvrir un récit inédit par son exhaustivité et sa portée historique, d'une Amérique terre de paradoxes. Autoritaire et exclusive un jour, créative et combative un autre. [...]
 
La rétrospective de Sergio Larrain est digne de tous les éloges. Destin inattendu pour un photographe allergique aux hommages. Le photographe chilien, décédé en février, avait toutefois consenti à se plier à l'exercice à la toute fin de sa vie, grâce à l'instance amicale d'Agnès Sire, directrice de la fondation Henri-Cartier-Bresson à Paris. À travers trente ans d'échanges qui demeureront épistolaires, Sergio Larrain et Agnès Sire (commissaire exigeante de la rétrospective présentée à Arles et accueillie actuellement dans son établissement) ont noué une relation privilégiée. Mêlant admiration, confiance et confidences artistiques. Que son objectif se pose à Santiago, pour photographier les gamins des rues, à Londres, pour saisir les déplacements et la quiétude de la bonne bourgeoisie, ou à Valparaiso (sa « rose immonde » et obsédante) pour en capter l'humeur « sordide et romantique »… Larrain impressionne par son recours à des cadrages des plus audacieux pour l'époque. Il n'hésite pas ainsi à utiliser la contre-plongée, à couper des corps, à tendre vers une verticalité radicale qui frôle parfois le sol, à empiler les plans et les courbes. Il bouscule ainsi les centres de gravité et les compositions traditionnelles. Figure presque oubliée de l'agence Magnum, il faut dire que son œuvre est ramassée sur une dizaine d'années (1950-1960), il fut pourtant le premier Sud-Américain à en devenir membre à la suite de ses rencontres avec René Burri (inopinée) et Henri Cartier-Bresson. Trop contemplatif pour répondre à l'urgence qui gronde aux quatre coins du monde, il préféra rapidement (dans tous les sens du terme) battre en retraite dans sa maison de Tulahuén, au Chili.

Sud du Chili. Sergio Larrain/Magnum Photos

Volontiers méditatif voire mystique, le photographe virtuose jugeait qu'une « bonne photographie vient d'un état de grâce. La grâce vient lorsqu'on est libéré des conventions, des obligations, de la compétition : être libre comme un enfant dans ses premières découvertes de la réalité. Le but du jeu, ensuite, est d'organiser le cadre. ».

Nicolas Dutent

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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