La revue du projet

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Agir local, Corinne Luxembourg*

Plutôt que de supprimer des échelons de décision on doit repenser la démocratie locale en prenant en compte l’évolution des modes de vie qui, de plus en plus, confisquent aux citoyens leur temps libre.

L’accélération de la concentration des fonctions décisionnelles dans les grandes villes façonne les territoires des métropoles et accroît les aires d’attraction bien au-delà des seules banlieues limitrophes. Le phénomène est depuis longtemps connu, confortant la ville dans son rôle de lieu d’accumulation du capital, des fonctions. Ce qui peut être considéré comme nouveau, c’est sans doute que l’on observe aujourd’hui, sans hésitation possible, les effets de l’accélération de ce processus de métropolisation : éviction des classes populaires non seulement des centres urbains mais aussi des proches couronnes périphériques, perte du pouvoir décisionnel des populations sur le territoire communal et organisation politique de l’aménagement des métropoles afin d’encadrer et de favoriser le développement économique de ces métropoles.

Le local oublié dans la conception des métropoles
C’est à ce moment que le choix de gouvernement intervient. Ce moment est stratégique pour l’avenir des territoires. Une fois de plus, il est nécessaire d’avoir une vision transversale et de changer d’échelle. Les réflexions autour des métropoles (Grand Paris par exemple) qui ont pu marquer la vie politique française se situent à l’échelle de la métropole et seulement d’elle. Après avoir répété des années qu’il fallait pour penser global, agir local, il semble qu’une fois encore le local ait été oublié de la conception des métropoles. Or construire les métropoles, les encadrer d’une législation forte sans re/penser les modes de décision, de gouvernement n’aura pour effet que de déposséder un peu plus les populations de leur pouvoir de décision.
Dans ce cas agir local, c’est partir de l’espace vécu. Comment habite-t-on la ville ? Comme la vit-on ? Comment y vit-on ? La plupart des salariés ne travaillent pas dans la ville dans laquelle ils dorment, c’est-à-dire qu’ils ne vivent pas, principalement dans la ville dans laquelle ils logent. Plus encore, les lieux d’activité peuvent se multiplier, créant chaque fois de nouvelles sociabilités, de nouveaux lieux d’habiter. Que faisons-nous alors pour que politiquement les habitants, et pas seulement les logés, puissent intervenir dans les décisions qui façonnent la vie de tous ? Comment intégrons-nous dans la vie politique cette multiplicité des lieux de vie dans la démocratie locale ? Com­ment la démocratie, a minima élective, est-elle réellement représentative de la population habitante (logée ou non) ? C’est sans doute l’un des enjeux majeurs de notre époque si le choix est fait de la justice spatiale.

Dépossession
du temps libre

La réflexion sur la démocratie locale est indissociable des projets de métropoles, et à ce titre, se doit de prendre en compte l’évolution de la vie de la population, souvent forcée par l’évolution des conditions de travail. La déréglementation des horaires, la suppression des jours chômés, le morcellement obligé des journées, ne sont sans doute pas pour rien dans la désaffection de la politique, notamment de la politique locale. L’éloignement d’instances de décision, la perte de pouvoir des échelons communaux, en même temps que la dépossession (sous quelque forme que ce soit) de son temps libre, c’est-à-dire, de son temps sans travail affaiblissent la démocratie.
Les réformes avancées depuis maintenant 30 ans avec les premières lois de décentralisation ont porté en leur sein tous les ingrédients d’un réel « droit à la ville » au sens exprimé par Henri Lefèbvre. Pourtant elles ont dévié. Le pouvoir pris par les métropoles appuyé sur leur poids économique et la volonté d’une participation citoyenne apparaissent rapidement antinomiques. Le droit à la ville minimal est celui bien connu d’avoir le droit d’y accéder par un logement, un emploi, mais le concept développé dans les années 1970 va bien au-delà et posait déjà la question centrale du gouvernement participatif et de la prise de décision pour elle-même de la population vivant (logeant, travaillant, etc.) dans la ville en bref la construction de la quotidienneté démocratique.
On le voit, le débat nécessaire à la définition d’une démocratie locale prenant en compte les évolutions des temporalités, des modes de vie, des conditions de travail, peut se révéler long. Toutefois, il est sans doute plus nécessaire dans une réelle adaptation démocratique à la vie locale que la suppression des échelons de décision.

*Corinne Luxembourg est géographe. Elle est maître de conférences à l’université Lille-Nord-France-Artois.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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