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La métropolisation Reflet et outil de la mondialisation/globalisation, Guy Di Méo*

Triomphe des techniques de l’information et de la communication, de l’emprise du secteur des services sur toute l’économie, de mobilité généralisée et accroissement de la ségrégation sociale et spatiale caractérisent les métropoles. Dans ces réseaux exceptionnels de créativité, justice sociale et gestion démocratique restent à conquérir.

La forme post-fordiste de l’évolution du mode de production capitaliste, inaugurée avec les années 1960, plus encore le triomphe planétaire du néolibéralisme ont modifié, à la fin du XXe siècle, l’antique fonction métropolitaine. On sait que celle-ci consistait à l’établissement de rapports hiérarchiques, dominateurs et hégémoniques, entre certaines villes ou pays dénommés métropoles et certains territoires d’outre-mer qualifiés de colonies. L’ère d’une (néo)métropolisation généralisée et universelle, échappant aux vieux modèles mercantiliste et colonial, ne naquit, de fait, qu’au cours du second XXe siècle. Elle concerne des agglomérations de bonne taille, parfois multimillionnaires, repérables à partir d’un seuil minimal de quelques centaines de milliers d’habitants qui se répartissent, dans une même logique de bassin d’activités, autour de plusieurs centres.

Une dynamique inéluctable de mondialisation du capitalisme
Les bourgeoisies et les entreprises de ces nouvelles métropoles ménagent désormais, entre elles, des rapports plus souples, plus intenses et plus denses que jadis. Dans la mesure où les populations du monde dépendent, pour leur développement, de flux financiers et informationnels, mais aussi d’échanges de savoirs, d’hommes et de marchandises, les métropoles qui les émettent et les diffusent détiennent d’énormes pouvoirs. Vivant au rythme du capitalisme mondialisé, elles répandent le souffle néolibéral qui les engendre sur toute la planète. Elles traduisent, géographiquement, sa volonté de puissance sans borne. De fait, il n’est plus guère de lieu du monde, même le plus reculé, qui n’échappe à l’influence et à l’autorité de ces métropoles. La métropolisation, c’est aussi une capacité d’intégration d’organismes urbains dispersés sur la terre, constituant à l’échelle mondiale, par leurs liens, matériels ou non, une véritable toile, un tissage d’interactions.

De nouveaux processus d’urbanisation
Mais la métropolisation, ce sont également de nouveaux mécanismes d’urbanisation produisant des espaces toujours plus vastes. Par-delà la ville, au sens de la cité, le besoin d’espaces et de distinction sociale, les coûts fonciers et les goûts des habitants contemporains produisent d’immenses extensions périurbaines ou rurbaines d’habitations généralement individuelles, surtout dans les pays riches. Ces zones s’organisent autour de nouvelles centralités, à l’image de l’edge-city américaine. De telles « villes émergentes » s’inscrivent au sein de réseaux de centres hiérarchisés, vers lesquels convergent les nécessaires mobilités quotidiennes liées au travail, à la vie sociale, ou à la consommation et aux besoins de services.
Ce qui différencie également la métropolisation de l’urbanisation ordinaire, c’est une trame supplémentaire d’infrastructures permettant des liaisons aisées à toutes les échelles : du local, entre les entités constitutives de chaque aire métropolitaine (voies rapides et transports en commun métropolitains), et du continental (nœuds autoroutiers et ferroviaires à grande vitesse) jusqu’à l’intercontinental (hubs aériens et maritimes).
 

Un réseau mondial à la fois globalisé et hiérarchisé
Dans ces conditions, les métropoles assument et propagent des fonctions essentielles, politiques, économiques, culturelles, qui tendent à ne plus former qu’un système globalisé, mollement remis en cause par les résiliences territoriales, parfois non négligeables, il est vrai, des États nations. Depuis quelques décennies, il s’agit en fait de « mères » (étymologie du mot métropole) toujours plus possessives, toujours plus hybrides et multiethniques. Ce sont les organisatrices majeures d’un espace géographique qui génère, sous leur gouverne, des ressources accrues.
Ce constat pose un premier problème. Si le phénomène acquiert, de nos jours, une ampleur universelle, matérialisée par le déferlement des nappes urbaines qu’il produit, métropoles des pays riches et des pays pauvres ne logent pas à la même enseigne. Le fossé entre les différents niveaux métropolitains, à l’échelle de la planète, entre le Nord et le Sud, comme à l’échelon des territoires nationaux, entre capitales et métropoles régionales, s’approfondit. On sait que x millions d’habitants, regroupés dans une agglomération urbaine des pays du Sud, ne représentent pas la valeur économique, le pouvoir politique et la capacité de communication ou de production d’information de son équivalent démographique du Nord.Les métropoles du monde riche occidental, à un moindre degré celles de l’Asie et de la Russie, concentrent les principales structures de commandement économique de la planète, en particulier les sièges des banques, des grandes entreprises multinationales et des organismes internationaux. Elles fixent les bureaux des sociétés financières et des firmes de services de niveau mondial.
Ces phénomènes polymorphes de métropolisation participent donc de l’ère de la mondialisation et de la globalisation. Ils témoignent du triomphe des techniques de l’information et de la communication (TIC), de l’emprise du secteur des services sur toute l’économie, de la montée en puissance des moyens de transport rapides, de la mobilité généralisée… Ils tirent parti et profit d’un temps contemporain où les connexités topologiques, celles de flux parcourant des réseaux interurbains de systèmes de transports/communications rapides, détrônent en partie les continuités et les contiguïtés topographiques.

Métropolisation, remise en question de la ville et inégalités
La métropolisation qui se déroule selon les processus spatiaux de la diffusion urbaine donne des formes d’occupation du sol plus diluées et plus ruralisées que celles de la ville compacte d’antan. À ce titre, certains auteurs, comme Françoise Choay, ne parlent-ils pas de la fin des villes ? Quoi qu’il en soit, ces formes, planifiées ou plus spontanées, sinon chaotiques, ménagent de nouveaux types de paysages, d’équipements et d’habitats, de rapports tant sociaux que spatiaux, de déplacements des habitants, mais aussi d’activités économiques, de gestion et d’appropriation des lieux, d’espaces vacants ou en attente d’affectation, de modes de gouvernance, de nuisances également… On notera que dans cet univers changeant, en mutation constante, l’innovation sociale, territoriale, politique et économique est à l’œuvre. Elle ne naît pas forcément de l’application stricte et centralisée de règles et de normes, mais plutôt de bricolages incessants réalisés par l’ingénierie aménagiste locale, de détournements de procédures inadaptées aux territoires de base, d’improvisations et de ruses suscitées par l’urgence des décisions et des mesures (sociales, urbanistiques, etc.) à prendre.
Précisons encore que les systèmes métropolitains constituent aussi d’implacables machines à trier et à canaliser les individus comme les groupes humains. Ils distribuent et répartissent hommes et femmes selon leurs moyens économiques, parfois en fonction de leurs appartenances ethniques et culturelles. Même sans qu’une coercition réelle soit exercée par des appareils ou des agents ouvertement répressifs, la métropolisation assigne, au moins économiquement, à résidence. Elle confère une ampleur accrue aux phénomènes anciens de ségrégation/segmentation sociale et spatiale. D’une part, elle multiplie des bunkers de nantis : gated communities et autres aires d’habitat fermées. D’autre part, elle isole des ghettos défavorisés, plus ou moins abandonnés, selon les pays, par la puissance publique.

La métropolisation : quel avenir, quels espoirs ?
La métropolisation paraît, à l’heure actuelle, incontournable. Elle tend même à s’étendre à toute forme
d’urbanisation, jusqu’aux villes petites et moyennes que digèrent des espaces métropolitains conquérants. N’attein­dra-t-elle pas ses limites ? Ne connaîtra-t-elle pas des formes d’urbanisation alternatives ? Si la question reste posée, rien ne présage qu’une contestation sérieuse de cette forme de croissance soit vraiment à l’ordre du jour. C’est que nombre d’arguments militent en faveur d’une lecture plus humaine du phénomène que celle que suggèrent les innombrables analyses insistant sur l’urbanisation tentaculaire des métropoles, facteur d’insécurité, d’inégalités socio-spatiales, de déréliction individuelle et de désastre écologique. Les métropoles constituent en effet des territoires et des réseaux exceptionnels de créativité. Elles doivent cet avantage à l’intensité des interactions humaines et sociales que la concentration d’individus les plus divers qu’elles abritent autorise. Leur attrait tient en grande part à la sérendipité, ce don de faire des trouvailles et des rencontres inattendues, que leurs espaces réservent à leurs habitants. Les métropoles sont, en conséquence, des espaces de ressources inégalés, bien supérieurs par leur efficacité sociale à ceux que les phases antérieures du développement de l’humanité et de ses villes ont pu produire. Ce sont aussi des aires assurancielles où les travailleurs, en attente d’un poste ou souhaitant développer une activité, conservent le plus de chance d’atteindre leur but. À ce compte, il convient sans doute d’envisager la métropolisation comme une réalité durable. Dès lors, les questions du gouvernement démocratique des métropoles, de leur gestion soutenable (sur les plans économique, social et environnemental) comme de l’établissement en leur sein d’une justice sociale et spatiale acceptable sont, plus que jamais, d’actualité.

*Guy Di Méo est géographe.
Il est professeur à l’université de Bordeaux III.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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