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La République centrifugée, Léo Purguette et Amar Bellal*

Décentralisation. Sitôt le mot lâché, les images surgissent, confuses, contradictoires. Ce sont ces terrains sinistrés et leurs habitants désolés après une intempérie : les parcelles avaient été déclarées constructibles par quelque édile plus rompu au clientélisme qu’à un usage progressiste de nouvelles compétences décentralisées. Mais ce sont aussi, et contradictoirement, tous ces théâtres de pointe construits dans ces villes populaires communistes – « le meilleur pour la classe ouvrière », en grand et en actes – alors que l’État faisait moins que rien pour les classes populaires et les villes de banlieue, abandonnées, reléguées, méprisées.
Le mot « décentralisation » fait ainsi immanquablement apparaître quatre visages dans les esprits : celui du commis de l’État soucieux de l’intérêt général et de l’égalité, en butte à des puissances féodales à la vue étroite et torve ; celui du préfet des Beaux Quartiers d’Aragon, suintante incarnation des seuls intérêts de sa classe, tout entier dans les mains sales d’un gouvernement magouilleur et antipopulaire – pour le dire en deux visages connus : Raymond Aubrac et Maurice Papon. Celui du maire, du conseiller général ou régional à l’écoute et au service de sa population, expert de son territoire, franc et dévoué ; celui de l’élu local qui fait rimer proximité avec promiscuité et malhonnêteté – Jack Ralite d’un côté ; Balkany de l’autre.  
Ces quatre faces existent et il est inutile de vouloir à toute force réduire le réel à un schématisme infondé.
Penser la décentralisation nous oblige ainsi à penser l’État et à penser les collectivités territoriales. Et très vite, toute position de principe, toute position a priori est mise en difficulté par la réalité : non, l’État, ce n’est pas toujours mieux que la commune ; non, le local n’est pas toujours meilleur que le national. Ici, comme ailleurs, la question première est celle de la possibilité laissée au peuple de peser vraiment et de voir son intérêt prévaloir. La question du rapport de forces et de ses cadres d’expression si l’on veut.
Est-ce à dire qu’il faut botter en touche et que c’est là question accessoire ? En aucune façon, et pour deux raisons fortes. D’abord, parce que la question de l’organisation des pouvoirs n’est assurément pas mineure : comment, au mieux, marier proximité – gage d’investissement populaire – et égalité – avec ce que cela implique en matière de péréquation et de lutte contre tout égoïsme centrifuge des territoires riches ? Questions centrales pour un projet émancipateur. Ensuite, parce que l’organisation territoriale des pouvoirs n’est jamais neutre sur le plan politique et des rapports de forces sociaux ; le cadre spatial n’est pas une coquille vide et les contre-réformes des dernières décennies sont là pour nous le rappeler.

Éclatement de l'égalité républicaine
Au fil du temps, en effet, de transferts de compétences non compensés en démembrement des services publics, la décentralisation est pour beaucoup devenue synonyme de désengagement de l'État, d'éclatement de l'égalité républicaine voire de cheval de Troie de la construction libérale de l'Europe. Le récent texte de loi dit « acte III de la décentralisation », avant d'être découpé en morceaux pour mieux être avalé par la représentation nationale, a de quoi faire perdre le Nord aux progressistes. En réformant la démocratie sans démocratie, il vide le mot décentralisation de son sens profond car à la source de l'idée de décentraliser, il y a la volonté de démocratiser. Lorsque l'on parle de décentralisation, il s'agit avant tout de décentraliser les lieux de prise de décision, de décentraliser le pouvoir politique, pour le mettre à portée de main populaire. Et c’est ce beau projet qui est attaqué quand la fiscalité locale est réformée avec la suppression de la taxe professionnelle sous la présidence de Nicolas Sarkozy, affaiblissant les collectivités et engraissant les puissants. C’est ce beau projet qui est attaqué quand la baisse des dotations de l'État est annoncée et mise en œuvre par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault.
 
Mais comme toute belle idée, celle de démocratie de proximité est  bien souvent utilisée comme paravent pour masquer de plus sombres projets : vider les services publics de leur cohérence nationale ; dégager de nouvelles marges de profits en évinçant le service public pour le privé ; attaquer l'égalité territoriale et le principe de l’unité et de l’indivisibilité de la République pour élargir le champ de la compétition aux territoires eux-mêmes. Rappelons-nous le slogan des enseignants lors des manifestations du printemps de 2003 contre le projet de décentralisation, alertant sur le risque d'une éducation nationale « à 22 vitesses ». L'intérêt général prévaudra-t-il si la décentralisation s'applique dans le domaine de l'énergie par exemple ? Quel sens même pourrait-il y avoir à ne penser l’énergie que sous l’angle local : viserions-nous l’indépendance autarcique de chaque région, chaque département voire chaque canton, quand de grands équipements publics, performants et solidaires s’avèrent bien plus pertinents pour répondre aux besoins humains ? Toute décentralisation n’est donc pas souhaitable en soi, redisons-le. Reste que notre ambition démocratique résumée par le cinglant et si juste « Prenez le pouvoir ! » a fait et continuera à faire des communistes des partisans de la décentralisation, à chaque fois que cela sera possible et souhaitable pour les intérêts populaires. C’est donc avec gravité et vive inquiétude que nous considérons l’action des derniers gouvernements : la décentralisation se trouve gravement minée et frauduleusement vantée dans le même temps.

Clivage à gauche
« L'acte III de la décentralisation », en particulier, marque dans ce contexte un bien regrettable clivage à gauche. Le PS décentralise l'austérité et ne cache pas son obsession pour la « compétitivité » quitte à perdre de vue l'objectif républicain d'aménagement du territoire harmonieux. EELV tend à défendre un eurorégionalisme qui vise explicitement au double affaiblissement de l'échelon communal et de l'État au prix d'un éloignement des citoyens des lieux de prise de décision et de menaces sur les services publics nationaux.
Dans les deux cas, c'est la République centrifugée. Une République dans laquelle l'idée de décentralisation est corrompue, retournée contre le principe d'égalité.
C'est pourquoi les communistes se battent pour une VIe République qui refonde la démocratie de proximité en conjuguant liberté locale et solidarité nationale.
Au printemps 1793, un révolutionnaire symbolisant plus que quiconque la Montagne autant que la Société des Jacobins, Maximilien Robespierre, affirmait : « Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner ; laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne nuit point à autrui ; laissez aux communes le pouvoir de régler elles-mêmes leurs propres affaires, en tout ce qui ne tient point essentiellement à l’administration générale de la République. En un mot, rendez à la liberté individuelle tout ce qui n’appartient pas naturellement à l’autorité publique, et vous aurez laissé d’autant moins de prise à l’ambition et à l’arbitraire. »

Loin d’être un plaidoyer en faveur de la légendaire « centralisation jacobine » (expression aussi paresseuse qu’infondée), ce discours n’offre-t-il pas une vision très actuelle de ce que pourraient être des territoires de l'égalité ? 

*Léo Purguette est responsable de la rubrique Travail de secteurs.
*Amar Bellal est responsable de la rubrique Sciences. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.

 

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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