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Arun Kolatkar, Francis Combes

Les éditions Gallimard viennent de faire paraître, dans la collection Poésie poche dont s’occupe André Velter, un volume du poète indien Arun Kolatkar : « Kala Ghoda, Poèmes de Bombay ». Autant le dire d’emblée, car cela n’arrive pas tous les jours, cette publication est une découverte, la découverte d’un grand poète.

Arun Kolatkar est né en 1931 dans une famille hindoue, au sud de ce qui est aujourd’hui l’État du Maharashtra.  Pendant son enfance, le marathi est sa seule langue. Ensuite, il apprendra l’anglais et fera des études à Bombay.  Il est décédé en 2004, d’un cancer de l’estomac.  Entre temps, il a été un graphiste reconnu, il s’est essayé à la musique et il est surtout devenu l’un des principaux poètes de langue anglaise du pays. Il a connu le poète américain Allen Ginsberg quand celui-ci est venu en Inde et ils sont restés amis toute la vie. De la même manière que les poètes de la Beat génération sont allés à la découverte de l’Orient, Arun Kolatkar a sans doute découvert dans cette poésie moderne des États-Unis le secret de la liberté de ton et d’imagination,  la franchise, la capacité  à parler du monde réel avec les mots de tous les jours. Les poèmes que nous donnent à lire ses traducteurs, Pascal Aquien et Laetitia Zecchini, dressent un portrait saisissant du petit peuple de cette immense métropole indienne, que les nationalistes marathis ont rebaptisée Mumbai mais qui pour lui était toujours Bombay. Pendant les vingt dernières années de sa vie, il passait une grande partie de son temps, assis dans un café d’une place du quartier de Kala Ghoda, à contempler l’agitation de la vie.

Ses poèmes, empreints d’humour et de tendresse, disent avec réalisme et aussi un sens certain du délire poétique, la vitalité du peuple indien, des mendiants, des prostituées, des gamins des rues, des vendeurs de quatre saison…

Oui, notre modernité poétique aurait vraiment quelque chose à apprendre de ce poète et de ses frères.

Francis Combes

Le recueil s’ouvre sur un long poème dans lequel il donne la parole à un « chien paria », allongé au soleil, au petit matin, sur un terre-plein
au centre de l’îlot. En voici la fin :

Tandis que je joue,
la ville lentement se reconstruit,
pierre à pierre, toutes numérotées.

Chaque pierre
part à la recherche de ses semblables,
et ses sœurs se joignent à elle.

Les fissures du pavé
reprennent leur place,
et tout est pardonné.

Les arbres reviennent à eux-mêmes,
chacun d’eux
prêt à rendre compte de ses feuilles.

L’acajou lâche
un écrin débordant de semences ailées
sur le bord de la route,
comme un voleur amateur
lâche des bijoux volés
à la vue d’un flic.

L’église St Andrew’s rentre chez elle sur la pointe des pieds ;
ses chaussures à la main,
comme un mari qui a fait la noce toute la nuit.

L’université,
ça devrait te faire plaisir,
ne peut jamais aller au diable

malgré son Alzheimer,
car elle garde toujours son adresse
sur elle.

Mes narines frémissent.
Une odeur multicolore,
d’innocence et de lavande,

de sueur suave et âcre,
vernis à ongle,
bois de rose et résine,

remonte comme un feu de Bengale
dans mes narines
et explose dans mon cerveau.

Ce n’est pas tant la jeune fille  aux longues jambes
qui prend un raccourci
en traversant cet îlot, comme toujours,

son étui à violon à la main,
en retard une fois encore au cours de musique
à Max Mueller Bhavan,

qu’un avertissement me signifiant
que mon idylle
touche à sa fin,

que l’heure est venue pour moi
de rendre la ville
à ses soi-disant maîtres.

La Revue du projet, n° 32, décembre 2013
 

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