La revue du projet

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Éloge du théâtre,

Café Voltaire
Flammarion, 2013
Alain Badiou, Nicolas Truong  
Par Victor Thimonier

Après son Éloge de l’Amour, en 2009, le philosophe et auteur dramatique qu’est Alain Badiou s’entretient de nouveau avec Nicolas Truong, directeur du théâtre des idées du Festival d’Avignon, à l’occasion d’un « éloge du théâtre ».
C’est d’abord à une confession intimiste que le lecteur assiste, ravi de découvrir comment on en vient à être pris par « le virus du théâtre » Nicolas Truong interroge le philosophe sur la décision qui a motivé son choix entre philosophie et théâtre. La réponse de Badiou est surprenante : « Sans doute est-ce la faute des mathématiques ! ». Comique comme il l’est dans son écriture dramatique, le philosophe explique qu’il y a en lui une tension entre son désir d’émotion comblé par le théâtre et son irrépressible désir d’une « argumentation irrésistible » et logique.
La question essentielle à laquelle Badiou répond avec une efficacité et une simplicité de bon aloi est celle de la voie à suivre pour le théâtre d’aujourd’hui. Il n’y a ici ni prescription ni proscription mais l’aveu intime d’une attitude face à la scène. Aveu que le lecteur est libre de prendre à son compte ou de refuser mais qui ici est éloge et discours d’amour. Un éloge qu’on se doit aussi d’entendre comme un souffle de vie contre les deux bords de la critique contemporaine : d’abord contre le mouvement qui voudrait faire croire que le XXIe siècle est l’ère du « non-art », celle de l’échec perpétuel du dire artiste, du créer plutôt que du faire ; ensuite contre ceux qui cherchent à faire taire ce qui fut le génie créateur du théâtre révolutionnaire et politique d’un Vilar ou d’un Vitez, en oubliant que le théâtre est un « art supérieur » et un art pour tous.
Badiou développe aussi une pensée de spectateur qui se transforme avec souplesse en sujet d’expérimentation, en sujet face à l’expérimentation et qui accepte ce qu’on lui propose. « L’invention théâtrale réelle fait retour quels que soient ses choix idéologiques et techniques et agit sur la scène au présent, un présent qui tient compte de ce que l’on sait de l’histoire ou des sciences, qui invente des fables contemporaines efficaces et qui incorpore tout ça à l’œuvre ».
Enfin, Alain Badiou repose la vieille question de la politique et du théâtre pour dire simplement ce qu’il pense de ces deux mots côte à côte, venant rappeler avec beaucoup de clarté que l’expression théâtre politique est décevante. La politique est la matière du théâtre et il y ajoute l’amour, c’est dans l’interpénétration de ces deux thèmes que le théâtre se fait.
Là où Badiou frappe particulièrement juste c’est quand il rappelle que le théâtre est avant tout une affaire d’État (par opposition par exemple au cinéma). Il est un attroupement produit, de la Grèce à aujourd’hui, par l’État, mis en danger et mis en branle par lui. C’est dans cette tension que le théâtre naît. C’est un lien organique et objectif. Un peu provocateur et un peu sérieux, il dit militer pour un théâtre obligatoire, à la mesure de l’institution publique.
Comme souvent dans les entretiens, la ligne de la pensée est elliptique et manque par instant de densité. Mais il est certain que le projet initial est accompli avec brio : ce texte est un aveu d’amour qui raisonne singulièrement.
 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

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