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Un monde ouvert… où individus et activités s’enferment ! François Moullé

Le monde contemporain est confronté à une situation paradoxale, alors que les possibilités d’ouverture virtuelle sont immenses, enfermement et cloisonnement se multiplient.

Par François Moullé,
géographe. Il est maître de conférences à l’université d’Artois.

Observons le monde qui nous entoure. Les caméras nous surveillent, les codes sont nécessaires pour franchir les seuils, les visas sont contrôlés, les murs s’érigent… Le mur de Berlin est tombé il y a bientôt un quart de siècle, signe d’ouverture vers un monde d’échanges. Pourtant, les territoires se cloisonnent où protection et sécurité font consensus.

L’enfermement à l’échelle locale
À une échelle fine, des formes de fermetures existent, sortes d’enclaves où les personnes autorisées à y pénétrer correspondent à des critères clairement définis. Les grandes entreprises, les espaces industriels, les zones de stockage constituent des enclaves très surveillées par des sociétés privées utilisant des moyens modernes de surveillance à l’image des frontières sécurisées. Les lieux de passages correspondent à des lieux de contrôles où des agents arrêtent le visiteur pour en vérifier l’identité et l’objet du passage. Que ce soit pour les personnes autorisées ou les autres, la discontinuité est toujours visuellement marquée par la technologie et les perceptions directement liées à celles de la fermeture, du grillage, du barbelé, de la caméra vidéo. Ces enclaves ne sont pas nouvelles, mais depuis une vingtaine d’années les marqueurs spatiaux de la fermeture se sont multipliés.
Certaines enclaves ont un filtre de contrôle lié directement au paiement d’un droit d’accès. Les espaces touristiques sont particulièrement concernés comme les parcs à thèmes, les villages-vacances.
La tendance est donc la sécurisation de l’espace privé y compris les lieux de résidence. La construction immobilière intègre aussi une séparation de plus en plus visible entre l’extérieur et l’intérieur. La norme urbaine est le digicode permettant d’accéder à un sas fermé, véritable transition sécurisée entre l’extérieur et l’intérieur. Un vidéophone permet ensuite de contacter le logement souhaité pour entrer concrètement dans l’immeuble. Pour l’habitant, ces outils marquent nettement une enveloppe protectrice qui semble rassurante et fait partie intégrante des éléments de l’habitat moderne, au même titre que la traditionnelle porte. Ces enclaves participent à la perception des différentiations socio-spatiales en les soulignant par des marqueurs spatiaux, même si le principe de l’enclavement concerne toutes les classes sociales, la rencontre est formellement plus difficile par la matérialisation des différences.

La fermeture des frontières
En dehors de l’exception des frontières internes de certains territoires macro-régionaux (intérieur de l’espace Schengen, frontières entre les pays membres du Mercosur), les frontières entre les États tendent depuis une quinzaine d’années à se transformer en filtre efficace. L’objectif pour les États est de contrôler au mieux les flux physiques de marchandises et de personnes pour laisser entrer les personnes et les biens souhaités, le filtre frontalier refusant l’entrée aux indésirables. Pour mettre en œuvre cet objectif, les États investissent lourdement dans des moyens de maîtrise (murs, barbelés), de surveillance (vidéos, sensors, drones, etc.) et de contrôle (postes de douanes, patrouilles, vérifications numériques, etc.). Les politiques d’obtention des visas se sont elles- mêmes renforcées. Ainsi de nombreuses dyades, frontières entre deux États, font l’objet d’investissements lourds ; la frontière se mure et se technologise au nom de la sécurité intérieure et du contrôle des flux. Le monde se cloisonne avec un pavage étatique de plus en plus net qui souligne les disparités notamment entre les pays du Nord et ceux du Sud.

Une situation paradoxale
L’enfermement et le cloisonnement du monde se réalisent à toutes les échelles. Souvent de manière visible et parfois de manière sournoise. Prenons l’exemple de la vidéosurveillance qui se généralise dans de nombreux espaces publics, notamment liée aux transports publics. La vidéo implique une normalisation des comportements. Les individus se savent surveillés, ils vont donc se fondre dans le comportement attendu par la société. Les espaces surveillés constituent ainsi d’autres formes de découpage de l’espace. Le monde est pourtant présenté comme ouvert, les échanges sont sans limite entre les personnes. Deux individus localisés aux antipodes peuvent dialoguer comme s’ils étaient dans des pièces mitoyennes. Il est possible de partager son intimité avec des membres de groupes sociaux spatialement dispersés.
Quel sens donner à ce double mouvement d’ouverture souvent virtuelle et de fermeture clairement matérialisée ? Le rapport de l’identité à l’espace est fondamental puisqu’il est l’élément constitutif du territoire. La frontière, la coupure de l’espace, est une construction territoriale qui met de la distance dans la proximité. Pour l’individu, l’espace oppose ce qui est proche et ce qui est lointain avec une gradation distinguant ce qui est approprié de ce qui est commun avec une série de coquilles, enveloppes protectrices, de la mieux maîtrisée avec la sphère du geste personnel à la plus lointaine ne relevant pas de l’expérience personnelle de l’espace. Les coquilles les plus appropriées sont celles du geste personnel (la peau), la pièce, le logement, les parties communes de la résidence. Au-delà – la rue, le quartier, la ville, la région, l’État-nation – l’appropriation est à la fois individuelle et collective avec une dilution progressive de l’individu dans les représentations communes à un groupe. Les coquilles, ou territoires, ont la double fonction de distinguer ce qui est à l’intérieur de ce qui est à l’extérieur et de créer le sentiment de la protection, celui qui rassure face au monde extérieur.

L’individu, le groupe utilisent les limites spatiales de manière ambivalente pour trouver une réponse à un paradoxe clé du monde contemporain avec d’un côté des occasions liées aux échanges, de l’autre un besoin vital de se sentir protégé par rapport à ce qui est extérieur, étranger, inconnu. L’utilisation des coupures spatiales comme filtres est un moyen pour trouver une forme d’équilibre. Les échelles choisies sont liées aux enjeux individuels ou collectifs, mais toujours au détriment de la rencontre spontanée, de l’ouverture réelle sur le monde. Même si les processus observés concernent toutes les catégories sociales, des inégalités existent entre ceux qui mettent en œuvre les stratégies et ceux qui les subissent.

 

Photo : Tarragone, Espagne, Vidéo-protection de l'espace public. Moullé, 2010
 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

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