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Les pauvres et les Pauvres : de l’ascèse médiévale à l’austérité budgétaire, Giacomo Todeschini

La pauvreté et la décroissance sont à la mode au moment où les chefs d’État et les économistes néolibéraux, jusqu’au pape, prônent la rigueur et le renoncement. Quels sont les soubassements historiques et idéologiques de ces conceptions qui transcendent aujourd’hui les clivages entre certains partisans et opposants au capitalisme ?

Par Giacomo Todeschini, historien.
Il est Professeur d’histoire médiévale à l’université de Trieste (Italie).

L'idée que la « décroissance », l'austérité et, au fond, une forme de pauvreté ou de renoncement – entendus comme le retour à une sorte de pureté économique – seraient la solution d'une crise déterminée par l'injustice sociale et par le désastre écologique produits par le capitalisme dans sa phase finale fait aujourd'hui partie du bagage intellectuel et politique de beaucoup de gens se considérant de gauche ou recherchant une solution démocratique aux problèmes du monde. Une certaine notion d'ascèse, très catholique, héritée d’un Moyen Âge qui se manifeste de la façon la plus éclatante dans le choix du nom de François par le pape (référence directe au saint d’Assise qui prônait au XIIIe siècle la pauvreté volontaire), se mêle à une représentation de la révolution en matière d'éco-soutenabilité au point de produire un modèle réformateur centré sur le concept de privation. On suppose que se priver du superflu afin de moraliser le marché est possible et nécessaire à la lutte contre les inégalités économiques et sociales. La philosophie postmoderne souligne que la « très haute pauvreté » des moines et des franciscains (l’ordre fondé par François d’Assise) a joué un rôle anti-institutionnel permettant de résister à la violence de l’État, du droit et du marché. Le scandale d'une richesse vulgaire, exhibée sur les magazines et les écrans, d'une richesse s’appropriant la majeure partie des ressources de la planète, détermine une réaction enracinée dans la tradition très ancienne de la pauvreté comme vertu : pour se soustraire à la honte du banquet dont jouit une minorité de riches affamant des continents entiers, on suggère de se faire pauvres comme François d'Assise. On voudrait vaincre la pauvreté avec la Pauvreté ! Le lieu commun très répandu représentant les frères des Ordres dits mendiants comme des héros médiévaux luttant contre la richesse des évêques, des papes et des marchands se soude avec l’idée moderne d’une religion des pauvres volontaires utiles à l’amélioration des conditions de vie des pauvres involontaires, les sans-abri d’hier et d’aujourd’hui. La papauté comme les économistes et les militants d'un « développement durable » du monde se rejoignent ainsi dans un projet consistant à retrouver la simplicité qui aurait caractérisé la société chrétienne des origines. Une sorte d'évangélisation laïque se substitue de fait à un projet de lutte de classe jugé trop violent et utopique.

La pauvreté volontaire, manifestation d’un pouvoir
L’analyse historique montre que cette tendance, qui prétend résoudre le drame des disparités sociales autant que les problèmes économiques déterminés par l’accumulation capitaliste au moyen d’une réforme éthique fondée sur les choix opérés par les individus, reste imprégnée d’un ensemble d’équivoques médiévaux. Au-delà du romantisme décadent avec lequel on a considéré depuis le XIXe siècle la naissance des Ordres mendiants, et au-delà de l’image d’Épinal iréniste faisant de François d’Assise un fou gentil parlant aux oiseaux et aux loups, les sources nous révèlent surtout l’histoire d’un mouvement approuvé par une papauté théocratique (celle d’Innocent III et Grégoire IX) établissant, comme critère de définition de la perfection chrétienne, la pauvreté volontaire, c'est-à-dire l’imitation du Christ en tant que Dieu capable, dans sa puissance infinie, de s’abaisser jusqu’à la mortalité humaine. La pauvreté volontaire apparaît donc, dès le Moyen Âge, comme la manifestation consciente et sublime d’un pouvoir, le pouvoir de renoncer à une richesse légitimement possédée. Loin d’être un défi aux institutions, ce choix de pauvreté affirme la volonté des chrétiens parfaits de se modeler sur l’exemple du Christ en imitant la manifestation la plus paradoxale mais en même temps la plus imposante du pouvoir divin, le renoncement aux signes extérieurs, visibles, matériels de ce pouvoir. Aussi bien sur le plan doctrinal que politique, la pauvreté volontaire apparaît donc comme la révélation d’une capacité rare et exclusive de se priver, réservée à une élite d’inspirés, illuminés directement par l’esprit divin.

De fait, ceux qui entrent dans les Ordres mendiants appartiennent aux couches moyennes et supérieures de la société. Des magistri, c’est-à-dire des maîtres des universités, des avocats, des juges, des clercs, des évêques et des princes forment le groupe des pauvres volontaires incarnant la perfection morale et économique chrétienne aux yeux du monde et surtout aux yeux du petit peuple. Tous ceux qui n’ont pas choisi leur pauvreté et qui doivent travailler pour gagner leur vie sont immédiatement exclus de la possibilité de devenir des pauvres « volontaires », à cause précisément de leur misère innée qui est considérée par la société médiévale comme une honte infamante. La pauvreté volontaire n’est d’ailleurs jamais pensée ni vécue comme la misère des pauvres involontaires. Seuls les riches peuvent apparaître comme des pauvres volontaires crédibles et méritoires puisque leur choix consiste dans le renoncement à des privilèges, la richesse et le pouvoir, en soi considérés comme des signes d’élection. Le riche qui se fait pauvre apparaît aux yeux de la société chrétienne comme deux fois élu : en tant que puissant et en tant que puissant renonçant à son pouvoir.

La pauvreté volontaire, forme de participation au pouvoir et au marché
Le caractère d’élection faisant des pauvres volontaires une élite charismatique se manifeste dès la première moitié du XIIIe siècle dans l’éclatant succès qui place les frères mendiants en position d’agir sur le plan politique, en servant comme diplomates et conseillers des rois, en produisant des traités et des sermons très influents sur les sujets de société les plus débattus de l’époque : la guerre contre les infidèles, la croisade (cf. le traité sur la Reconquête de la Terre Sainte  du franciscain italien Fidenzio da Padova) et l’organisation des marchés (cf. le Traité des contrats du franciscain languedocien Pierre Dejean Olivi). Le choix de pauvreté produit donc une élite paupériste se présentant au monde comme un groupe ayant valeur de modèle social, et par conséquent, comme un groupe auquel on peut demander des solutions aux problèmes sociaux les plus complexes, auquel on peut confier des charges publiques, du fait de son désintéressement visible et reconnu pour la richesse et le pouvoir.
Un franciscain anglais, John Peckham (XIIIe siècle), écrit que la pauvreté des franciscains est en soi un bien pour toute la société des chrétiens car le renoncement à la richesse permet de faire circuler plus d’argent et de biens utiles. La pauvreté volontaire des élus composant le groupe élitaire des imitateurs du Christ est donc présentée comme l’origine d’un bonheur économique pour les pauvres involontaires, travailleurs ou mendiants. Le choix individuel du pauvre volontaire est vu comme le principe d’une solution aux problèmes économiques susceptibles de bouleverser le marché et l’organisation sociale. Son efficacité se manifeste, selon les idéologues franciscains, dans la double perspective de l’augmentation de la circulation des biens, censée soulager la condition désespérée des indigents, et de la transformation de l’image publique du pauvre grâce à l’apparition, sur la scène sociale, du pauvre évangélique à côté du loqueteux méprisable et dégoûtant. Toutefois, seuls les pauvres capables de participer intellectuellement, socialement, économiquement et religieusement à ce circuit des richesses peuvent se sauver.

Une stratégie du renoncement qui n'est pas révolutionnaire
Rien, dans cette instauration médiévale de la pauvreté volontaire comme dispositif social fonctionnel à la création d’un pouvoir spirituel indépendant de l’argent et du pouvoir traditionnel, ne permet de parler d’une stratégie du renoncement plus ou moins potentiellement révolutionnaire. On a plutôt à faire avec la naissance à la fois d’une doctrine de l’importance de l’usage et de la valeur d’usage des biens, donc de la relativité des valeurs circulant sur les marchés, et d’une forme d’hégémonie sociale organisée à partir d’un refus de l’exercice des pouvoirs coercitifs militaires et judiciaires. Au centre de ce modèle très répandu en Europe, se trouve l’idée d’une justice indépendante des normes, du droit et des lois, mais procédant de l’inspiration, voire de l’intuition et du choix désintéressé des individus ayant donné la preuve de leur perfection et de leurs capacités par le renoncement. L’idée d’une justice sociale liée à la redistribution des biens économiques reste tout à fait étrangère à cette dynamique sociale du pouvoir.
La pauvreté volontaire « inventée » au Moyen Âge comme technique de salut et de christianisation des rapports économiques a introduit dans le système linguistique et politique occidental plusieurs nouveautés. La première, et peut-être la plus importante, a été la représentation du renoncement individuel au superflu comme une méthode efficace pour lutter contre l’accumulation inutile des capitaux, et comme moteur en soi d’une circulation de la richesse plus rapide. Toutefois, la nature élitaire et exclusive de cette méthode ascétique ne prenait pas en compte le problème crucial de l’injustice sociale et économique, c’est-à-dire de la redistribution des richesses. Lorsque les biens entendus comme superflus en fonction de la condition sociale des individus étaient abandonnés par leurs riches détenteurs, il fallait se contenter de l’espoir que ce choix éthique se traduirait dans une croissance du bien public et du bonheur collectif. Mais le remède avait en soi, dans sa substance institutionnelle, voire dans l’appartenance des pauvres volontaires aux couches supérieures de la société, et dans le libre-arbitre de leur choix, sa limite infranchissable : puisque le bonheur économique généralisé ne dépendait pas des besoins spécifiques des gens mais seulement du désir de perfection des pauvres volontaires, leur renoncement interdisait toute possibilité d’imaginer une réorganisation des échanges fondée sur une redistribution selon la justice.
 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

 

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