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Social-démocratie : Relance en trompe l'œil, Gérard Streiff

La social-démocratie se cherche un nouveau souffle. Ses zélotes aiment parler de renouveau mais, pour l'heure, cette famille politique reste engoncée dans le social-libéralisme. Prisonnière des poncifs européistes, elle demeure idéologiquement et électoralement « encalminée ».

Les célébrations des 150 ans du SPD à Leipzig, en mai dernier, notamment marquées par le discours schröderien  de François Hollande, ont donné lieu à une série d’articles et d’analyses qui voulaient nous faire croire que l’heure du renouveau de la social-démocratie avait sonné. Le journal Le Monde  a joué sa partition dans cette mini-campagne, y consacrant de pleines pages avec, par exemple, l’article intitulé « Le bel avenir du parti social-démocrate allemand » d’Ernst Hillebrand, directeur du département d’analyse politique internationale de la fondation Friedrich-Ebert (Berlin), le think tank du SPD ; ou encore celui de John Elster sur le modèle scandinave, « Des sociétés nordiques capables d’innovation » (23 mai).

La création de « l’Alliance progressiste »
Après une longue déprime électorale, qui a vu le courant réformiste perdre la direction de la plupart des pays européens (une tendance que ne contredit pas vraiment tel ou tel regain électoral, plutôt conjoncturel), celui-ci tente de reprendre la main, tant au plan politique qu’idéologique. On en a eu une illustration avec la création, toujours à Leipzig, de la « conférence fondatrice de l’Alliance progressiste ». Il s’agissait, sans le dire explicitement, de tordre le coup à l’Internationale socialiste et de fonder en catimini une Internationale bis. En soi, cette dissolution honteuse est déjà un bel aveu d’échec. L’Internationale socialiste, qui est toujours en fonction, soit dit en passant, était devenue un conglomérat de pouvoirs installés, sans prétention progressiste. Bien loin du projet du père fondateur Friedrich Engels (1889), elle était fréquentée par des potentats comme Ben Ali en Tunisie ou Hosni Moubarak en Égypte. Printemps arabes aidant, il fallait faire le ménage. Le SPD, qui a toujours tenu les cordons de la bourse de l’IS, s’en est chargé, mettant sur pied une machinerie plus présentable. D’où, donc, l’Alliance progressiste. Si renouveau il y a, il est pour l’heure purement bureaucratique.
Les problèmes de fond posés à la social-démocratie depuis plusieurs décennies demeurent entiers. Alors que, « objectivement », la crise devrait contrarier les conservatismes et jouer pour la gauche (salarisation, féminisation, urbanisation, libération des mœurs, demandes de régulation du marché, ouverture au monde), c’est l’inverse qui s’est le plus souvent passé.
Les critiques le plus souvent adressées à la gauche sociale-démocrate sont de plusieurs ordres. Elle ne dispose pas d’analyse de la crise. Curieusement, le principal reproche public fait par le SPD pour flinguer l’Internationale était l’absence, chez cette dernière, d’analyse de la crise financière ; mais cette non-analyse est tout aussi flagrante dans le courant social-démocrate « relooké ». Bousculé depuis près de trente ans par la crise, il n’a pas vraiment actualisé sa doctrine. Partant, il n’a pas de projet alternatif à la droite. La troisième voie de Tony Blair était un libéralisme éhonté ; les réformes du marché du travail de Schröder, le fameux agenda 2010, furent de la même veine (« ces réformes ont provoqué l’affaiblissement de l’image de marque du parti comme protecteur du petit peuple » doit convenir Ernst Hillebrand, dans l’article cité). Ajoutons, même si cela est « anecdotique », que l’image de ces deux derniers leaders, rapaces, âpres aux gains, personnellement liés à la haute finance, ne participe guère du renouveau autoproclamé.
Tobias Dür, membre du think tank, Das progressive Zentrum, écrit, dans La Revue socialiste (dernier trimestre 2012) : « Le SPD a perdu toute volonté de défier la chancelière en se montrant sûr de son fait. Il ne croit plus en sa propre force et n’a pas le courage de formuler et de défendre un discours qui lui serait propre, en marge du courant dominant des élites européennes. » Aucune volonté de remise en cause des marchés, donc. Autre problème sur lequel bute la social-démocratie : la crise démocratique. Dans son discours, elle reconnaît volontiers que les formes institutionnelles du passé ne sont plus adaptées mais sans en tirer de conclusions. « Plus de participation citoyenne, plus de démocratie directe, plus d’informations, de transparence et de responsabilité administrative seront nécessaires pour rétablir la confiance des citoyens dans le système démocratique. » (Hillebrand)

Le tout-à-l’Europe
Mais la question majeure qui « plombe » ce courant est l’Europe. La gauche réformiste s’est toujours montrée une partisane inconditionnelle de l’intégration européenne dans sa version libérale. Or ce message, c’est un euphémisme de l’écrire, passe mal. « Jamais l’adhésion à l’œuvre d’unification européenne n’a été si faible » regrette le président (SPD) du parlement européen. Ces derniers mois s’esquisse, dans cette gauche, une timide critique de la Communauté européenne. Comme l’écrit le correspondant à Bruxelles du journal Le Monde, « le projet dévolu à l’Alliance progressiste est […] de remettre en question l’adhésion souvent sans réserve au fonctionnement d’une Europe qui n’est plus perçue comme un moteur de la démocratie mais comme une menace pour celle-ci. » Pour l’historien social-démocrate hollandais René Cuperus, « aucun politologue ne peut m’expliquer qu’une démocratie regroupant 500 millions d’habitants sur un territoire aussi divers soit imaginable ». Il ajoute : « l’Europe affirme qu’elle est un bouclier contre la mondialisation mais en définitive elle en est une courroie de transmission. (…) Elle est devenue une idéologie de substitution. Le tout-à-l’Europe serait une bonne chose mais en pratique, les sociaux-démocrates soutiennent ainsi un projet néolibéral qui heurte la démocratie et ne rencontre pas d’écho à la base. Une situation totalement schizophrène. […] Sans remise en question d’un projet européen qui n’a plus de majorité, la social-démocratie va se fourvoyer. Aussi longtemps qu’elle a apporté le bien-être et le progrès, l’Europe était tolérée. Lorsqu’elle est devenue source de conflits et de chômage, le soutien est devenu très mince ». Cuperus appelle sa famille politique « à retrouver le contact avec la population » et critique « la fable éternelle » qui consisterait, pour survivre dans la mondialisation, à transférer « tous les pouvoirs à Bruxelles ». Ernst Hillebrand ne dit pas autre chose quand il dénonce « l’europhilie des élites des partis [qui] ne trouvent guère d’écho dans les couches populaires ».
Des personnalités, des forces diverses militent pour une rénovation social-démocrate, une modernisation de la doctrine et des programmes ; c’est le cas de l’initiative (hollando-britannique) Amsterdam proces  pour « réinventer le message de la social-démocratie » ; ou de Jean-Michel de Waele, doyen de la faculté des sciences politiques de l’université libre de Bruxelles, qui prépare pour cette rentrée un Manuel pour la social-démocratie en Europe (voir encadré ci-dessous) ; mais ces gestes demeurent pour l’instant dispersés et leur portée est problématique. n

Quand un social-démocrate parle des sociaux-démocrates

« La social-démocratie n'a pas su capitaliser sur sa critique du néolibéralisme. En réalité les crises ne sont pas bonnes pour elle. Elle est apte à partager les fruits de la croissance, pas les effets de la crise. Et elle est, sauf rares exceptions, incapable d'élaborer une alternative pour les vrais perdants de la mondialisation. Elle doit, par ailleurs, bien admettre que le cadre européen qu'elle défend n'est pas protecteur. [...] La social-démocratie peine à prendre en compte les transformations du monde moderne. Elle n'arrive pas à renouveler sa pensée sur la mondialisation, ni sur les grands thèmes contemporains : le vieillissement, les migrations, la sécurité, la solitude, la politique de la ville… [...] Où est l'indispensable utopie de la gauche ? Et qu'est-ce donc cette « société du bonheur » qui nous était promise : l'iPad pas cher et 30 heures de travail hebdomadaires ? [...] La social-démocratie donne l'impression de ne plus avoir ni références, ni idées, ni débats. La droite a sans doute gagné ce qu'Antonio Gramsci appelait la bataille culturelle, mais elle ne va pas vraiment mieux que la gauche. C'est donc désormais une crise du système démocratique qui menace. »
Jean-Michel de Waele.

 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

 

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