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Les Valeurs de la République : l’enjeu d’un débat permanent, Raymond Huard*

Imposées par les luttes, les valeurs de la République doivent être en permanence l’objet d’une vigilance critique des citoyens.

Tout régime politique repose sur des valeurs explicitement proclamées ou implicites. Celles auxquelles se réfère la République sont pour une part universelles, mais peuvent aussi présenter des caractères particuliers à tel ou tel pays. En rappeler l’histoire permet de préciser le sens de ces « valeurs républicaines » invoquées souvent sans plus de précisions par des forces pourtant antagonistes, masquant par là des représentations sensiblement différentes de l’idée de République. Cela permet également de rappeler que leur édifice, jamais achevé, se construit sur le temps long. Ainsi, les valeurs actuellement inscrites dans le préambule et les premiers articles de la Constitution française ne se sont imposées qu’à la suite de luttes menées du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.
Lorsque la République a été instituée en France en 1792, événement alors inouï en Europe, elle remplaçait une monarchie constitutionnelle qui s’était discréditée par sa résistance aux acquis de la Révolution, mais dont les principes, proclamés par la Déclaration des droits de l’homme de 1789, puis par la Constitution de 1791, étaient potentiellement républicains : affirmation des libertés fondamentales (liberté, propriété, sûreté, résistance à l’oppression, égalité civile, liberté de pensée et d’expression publique, souveraineté de la Nation), élection périodique d’une assemblée nationale et des autorités locales. Sur le plan théorique, la République est alors associée, depuis Montesquieu, à « la vertu ». Le régime républicain paraît d’autre part plus conforme aux exigences de la raison, puisque seule celle-ci et non une tradition historique plus ou moins contestable peut légitimer la forme du pouvoir. Enfin, l’idée s’est imposée presque immédiatement qu’un régime républicain, parce que reposant sur l’intervention politique des citoyens, devait développer un large système d’instruction publique.
Au cours des luttes séculaires qui ont imposé la République en France, on a vu naître des divergences parmi les républicains eux-mêmes, moins sur ces principes fondateurs, déjà proclamés, que sur d’autres aspects du contenu du régime. De ce fait, les valeurs de la République ont évolué dans le temps. Le débat sur les fondements du régime, à peu près constant au cours de l’histoire, n’a pas toujours mis en avant les mêmes questions et il a été en outre influencé par le fait que la République en France n’a pas subsisté, comme aux États-Unis, de façon continue mais a connu au contraire cinq incarnations différentes, entrecoupées de régimes autoritaires ou monarchiques.

L’égalité politique au plan de la citoyenneté, instituée pour la première fois en 1792, a été comprise d’abord au profit des seuls hommes pour lesquels le principe du « suffrage universel », d’ailleurs longtemps contesté, ne s’est imposé de façon à peu près définitive qu’en 1848 et n’a pas été admis pour les habitants des colonies acquises par la suite. Cent ans plus tard, en 1944, après de longs débats, l’universalité du suffrage a été étendue au genre féminin et il a fallu attendre encore environ quarante ans pour que la parité homme-femmes dans les diverses responsabilités apparaisse comme une exigence institutionnelle.
 

L’exercice de la souveraineté nationale a été conçu sous diverses formes, représentatives, via l’élection de députés et plus tard d’un président, ou directe, mais beaucoup plus rarement utilisée, par le référendum. L’organisation des pouvoirs en République a opposé durablement ceux qui privilégiaient un régime à dominante parlementaire où l’exécutif était de fait subordonné au parlement (IIIe et IVe République) et ceux qui souhaitaient que l’exécutif disposât d’une plus large autonomie par son mode d’élection ou par ses pouvoirs (IIe et Ve République). En outre, la centralisation politique et administrative héritée de la Monarchie et de l’Empire a longtemps prédominé avant que le principe de la décentralisation soit accepté à partir de 1981.

Les rapports de la République avec les Églises ont fait l’objet de longs débats. Pendant la Révolution, la résistance de l’Église catholique aux réformes révolutionnaires a abouti à une première séparation de l’Église et de l’État, en 1794 et, dans le même temps, une religion civile a été proposée sans parvenir à s’imposer durablement. Plus tard, notamment dans les années 1860, l’idée de la « laïcité » de l’École et de l’État a progressé jusqu’à être instituée par la loi à partir de 1879, puis aboutir à une nouvelle séparation en 1905, et être reconnue constitutionnellement en 1946, sans pour autant que ce principe soit appliqué rigoureusement.

Mais c’est sans doute la question de la relation de l’État à l’économie qui a suscité les débats les plus continus et les plus ardents au cours de l’Histoire. Les partisans du libéralisme économique souhaitaient limiter au maximum le rôle de l’État, quelles qu’en fussent les conséquences sociales alors que sous l’impulsion d’abord de démocrates authentiques, puis du mouvement ouvrier et socialiste, les partisans d’un contrôle de l’État sur l’économie agissaient pour que la République eût un contenu social, proclamât de nouveaux droits pour les travailleurs ou même pour que, de façon plus radicale, le système d’économie libérale fût remplacé par une organisation collective de la production. Cette opposition a donné lieu à des luttes parfois impitoyables, qui ont marqué l’histoire de France, notamment en 1848, 1871 (La Commune de Paris), en 1936, à la Libération en 1945 (programme du Conseil national de la Résistance) et depuis cette date. Même si des progrès importants ont été accomplis dans le domaine des droits sociaux, le débat se poursuit désormais alors que les défauts du capitalisme apparaissent de plus en plus visibles, tant en France qu’à l’échelle de l’Union européenne, celle-ci ayant été construite sur des bases libérales.

Enfin, mais très récemment (2009), la préoccupation environnementale a été inscrite parmi les valeurs de la République. Aujourd’hui, alors que la République en tant que régime s’est imposée dans la plupart des États du monde sans que la réalité de son fonctionnement corresponde bien souvent aux principes républicains traditionnels, le régime républicain n’est plus spécifique d’une exception française comme il l’était en Europe au XIXe siècle. Mais la République française garde cependant des caractères originaux qu’on vient de voir. En France même, si le terme de républicain reste mobilisateur en cas de menace contre le régime, le plus souvent, la banalisation de ce terme a abouti à lui donner une acception beaucoup plus limitée : être « républicain » signifierait respecter simplement le pouvoir en place régulièrement élu, l’ordre public, les lois instituées, en limitant donc l’action politique en République aux procédures électorales, et en discréditant ainsi d’avance les forces vives qui, dans le pays, chercheraient à influencer le pouvoir par des actions de masse (grève, manifestation). Si l’idée républicaine a toujours fait effectivement une place importante au respect des procédures légales, elle n’a jamais supposé la passivité des citoyens dont la vigilance critique devait au contraire être constamment tenue en éveil. n

*Raymond  Huard est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Montpellier.
 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

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