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République et démocratie : l'autonomie du sujet, la liberté de l'individu, Juliette Grange*

Il s'agira ici de penser la divergence entre deux conceptions de la personne, deux idéaux politiques (la démocratie, la république), et de la sorte deux philosophies, pour simplifier et dans une toute première approche : l'anglo-saxonne et la française. On montrera que cette divergence n'exclut pas des formes de conciliation.

L’homo œconomicus de l'individualisme moderne pose une liberté naturelle (liberté négative) coextensive à un individu donné, déjà là et supposé spontanément capable de choix et de calculs rationnels, mais aussi de passions (appelées parfois besoins) et de sentiments. Les institutions démocratiques sont supposées issues de l'addition des libres arbitres, en même temps qu'elles permettent leur expression.
Le sujet autonome, le citoyen comme homo politicus est le résultat de l'effort d'une liberté construite (de la liberté positive), de l'éducation et des institutions politiques comme conven-tions qui permettent et suscitent l'indépendance du jugement d'un sujet. Ce jugement se compose d'une dimension abstraite mais aussi d'un aspect de raisonnabilité morale et politique. Le citoyen est ici à la fois l'origine et le produit de la vie politique : l'origine car la république ne vit que de la volonté des citoyens, le produit car c'est la garantie juridique de la liberté qui en est la première condition.

Deux conceptions de la liberté
Il y aurait donc en première analyse deux conceptions de la liberté moderne, l’une républicaine, l’autre démocratique, non pas dialectiquement ordonnées mais effectivement antagonistes, théoriquement et politiquement. Celle donc d'un sujet raisonnant, capable de liberté morale et d'indépendance à l'égard des autorités ou de la société. Celle d'un individu, épris d'indépendance, arbitre de ses propres choix, calculant ses intérêts, qui peut être pris aussi dans un altruisme qui est la forme sympathisante de l'amour de soi (l'amour d'un “comme soi”). Dans le second cas, les institutions politiques ont pour but de garantir et de concilier utilement les égales libertés individuelles (Hobbes, Locke). L'accord se conclut pragmatiquement pour permettre l'acceptation de certaines règles. Le Bien public est une organisation astucieuse qui, au travers des choix indépendants des individus, met en place des normes communes.
Le républicanisme suppose que l'être humain devient autonome du fait d'une liberté politique préalable. Il n'y a pas de liberté individuelle fondatrice, la liberté du sujet est un résultat. On ne devient autonome que dans un État libre : la liberté prévaut sur le libéralisme. Cette opposition est simpliste, mais semble néanmoins irréductible. L'homo œconomicus comme individu démocratique ne disparaît pas, mais est en tension avec le citoyen républicain capable de réflexion abstraite sur les principes de justice. Si l'on pousse un peu plus loin la précision des définitions, l'opposition relevée ici reste-t-elle néanmoins soutenable ?
L'individualisme libéral moderne définit la liberté comme un « droit naturel instinctif » de possession de soi sur le mode du corps individuel. Par extension, elle est droit sur nos capacités en général, sur nos propriétés, et tout ce que génèrent nos activités, nos échanges et notre travail. Dans les doctrines contemporaines, l'individu est le sujet de la psychologie morale (de « l'agent moral » selon sa terminologie), des doctrines qui ne séparent pas faits et valeurs. L'autonomie de l'individu est définie en termes de liberté d'action et de désir ou de volonté d'indépendance. Ce qui importe, ce sont les « raisons d’agir » qui font des actions des reflets des motifs personnels. Un individu est donc dit libre dans la philosophie morale s'il s'identifie avec authenticité à ses motivations et à ses choix comme étant l'expression de son « vrai Moi » et s'il est susceptible de changer ses préférences.
« Les postulats de l'individualisme, que nous avons étudiés, sont particulièrement adaptés aux sociétés de marché généralisé, car ils en expriment certains aspects essentiels. C'est un fait que dans ce type de sociétés, l'homme n'est homme que dans la mesure où il est son propre propriétaire ; c'est un fait que son humanité dépend de sa liberté de n'établir avec ses semblables que des rapports contractuels fondés sur son intérêt personnel ; c'est également un fait que cette société consiste en une série de rapports de marché. » (Macpherson)La société de marché, société civile organisée par la production et le commerce, par la concurrence, ayant disparu, l'individualisme perdure dans le cadre d'une oligarchie financière internationale, et l'individu lui-même est devenu le support du consumérisme. On verra que l'individualisme libéral a été préparatoire, dans l'histoire , de la conception de l'autonomie du citoyen républi-cain.

L’autonomie du citoyen
Le sujet autonome du républicanisme a reçu longtemps sa liberté intérieure des institutions juridiques et sa culture du cadre d'une société nationale. Non seulement il n'est pas naturelle-ment et originellement pourvu de droits, mais les droits et la liberté politiques ne lui sont pas simplement formellement conférés de l'extérieur par des institutions (que ce soit l'État, la République, la société). Le contrat change quasiment la nature humaine au sens où il rend possible l'autonomie du sujet individuel raisonnant ou celle du sujet collectif éclairé (l'opinion publique raisonnable, le peuple sensible au Bien public). Ce contrat est construit. Construit ici signifie inventé, objet de création collective et théorique, institué au sens de Castoriadis.
La modernité est la mise à l'écart définitive du Télos (finalité) de la vie bonne, individuelle et collective. La légitimité des normes est le résultat de deux autodéterminations : interne au sujet (morale) et propre au peuple (politique). La réflexivité critique est la condition de cette autonomie. C'est par elle que la volonté se donne à elle-même sa loi, par un raisonnement pratique (indépendant du contenu et des circonstances de ce raisonnement). Le sujet est donc assez différent de l'individu.
Les normes politiques sont bien construites, mais non au sens trivial : elles ne sont pas des principes objectifs qui existeraient préalablement ou seraient le résultat définitif du raisonnement critique. Elles visent à décider de la nécessité d'agir, elles énoncent une règle pratique singulière. Confrontée à tel dilemme moral ou choix politique, la décision libre (au sens de l'autonomie) est celle du sujet tel que nous l'avons défini.
L'humanité en général s'auto-crée dans la diversité des formes sociales et culturelles. Les sociétés modernes peuvent (devraient pouvoir) être dites autonomes. « Nous parvenons donc à une idée de l'autonomie qui diffère radicalement de la simple auto-constitution. Nous concevons l'autonomie comme la capacité – d'une société ou d'un individu – d'agir délibérément et explicitement pour modifier sa loi, c'est-à-dire sa forme » (Cornélius Castoriadis). La communauté politique qui se construit de manière autonome, comme c'est le cas dans le républica-nisme comme nous l'entendons, est par surcroît une forme très particulière de corps collectif : elle est créatrice des sujets-citoyens dont elle dépend. Pour être citoyen, il ne suffit pas d'être sujet d'un État de droit, encore moins d'y être né. La citoyenneté impose une forme de dépen-dance à la collectivité qui est d'une tout autre nature que la communauté.
La volonté générale, l'opinion publique républicaine sont dépendantes de la voix intérieure autonome de chaque citoyen, de son adhésion raisonnée et active. Cette volonté générale est, dans chaque personne, une forme de raisonnement qui se tient dans le silence des passions et dans l'effacement de l'individualité. Il y a capacité de tous les hommes à être citoyen, mais aucun ne l'est à cause de sa seule qualité d'homme, pas plus que de son statut juridique. L'appartenance est l'effet d'un effort, d'une volonté, d'un raisonnement critique. De même, quand le peuple s'autoconstitue, l'institution politique n'est pas d'abord une administration ou un appareil d'État, mais dans une certaine mesure une idée.
La république est bien une forme particulière de communauté, l'inverse peut-être d'une communauté : celle des sujets autonomes qui ne tiennent rien pour acquis, et pour lesquels la « vocation de chaque homme à penser par lui-même » est effective.
Contrairement à ce qu'écrivent nombre de théoriciens, le républicanisme, qui met l'autonomie en son centre, n'accorde pas la primauté à la liberté des Anciens, mais poursuit l'effort de la définition libérale de la liberté moderne. Le sujet autonome s'organise autour de la liberté de conscience et d'expression déjà définie dans le cadre du libéralisme anglais et c'est sur la base de cette liberté que s'auto-détermine le sujet. Ceci fait du républicanisme le contraire d'un collectivisme ou d'une doctrine supposant la reconnaissance de normes politiques ou morales impératives extérieures au sujet lui-même.
La lecture critique des concepts de la philosophie moderne, comme celui d'autonomie, peut permettre de clore un chapitre brillant de la vie intellectuelle française des dernières décennies du XXe siècle, qui, au travers d'un réinvestissement parfois biaisé du libéralisme classique (Tocqueville, Constant, Montesquieu), ont prétendu mettre fin à  « l'exceptionnalité fran-çaise  » (Furet, Rosanvallon) et ont parfois désigné le républicanisme comme une forme de collectivisme, de jacobinisme, de populisme.
Si le républicanisme est au contraire une doctrine critique, fondée sur l'indépendance de jugement du citoyen, sur la présence dans le champ social de la philosophie et du débat d'idées, s'il est attaché à la liberté de la presse et à celle de l'opinion publique, il paraît difficile de l'assimiler à l'État totalitaire ou à la Terreur.
La capacité qu'a le sujet d'autoconstituer sa propre loi est acquise par celui-ci auprès de la collectivité républicaine déjà-là, dans l'instruction, dans l'intersubjectivité, dans la relation avec une collectivité idéale (l'Idée de la république). L'autonomie externe (la liberté garantie par le droit et les institutions) est dans un premier temps formatrice de l'autonomie interne (de la capacité à se former une opinion raisonnée indépendante des croyances et des communautés). Mais – et c'est là le point central – c'est à partir de l'autonomie interne, et d'elle seule, que se construit dans le républicanisme la liberté politique publique (l'autonomie externe).
Si le déficit de libertés publiques induit un déficit de la capacité à l'autonomie morale et intellectuelle des sujets, inversement, sans l'autonomie et la volonté libre de chaque citoyen, la li-berté publique se meurt.
On voit que ce modèle à la fois pratique et théorique s'oppose à l'individualisme de l'homo œconomicus. Il s'oppose aussi, et constitue un moyen de résistance indispensable, à l'une des opérations idéologiques les plus réussies de ces dernières décennies : faire croire au peuple comme aux élites que l'État – y compris l'État républicain – est un vecteur d'oppression, qu'il est totalitaire et liberticide. n

*Juliette Grange est philosophe. Elle est professeur à l’université François-Rabelais de Tours.
 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

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