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Sur la République sociale, Jean-Louis Robert*

Aspiration profonde du peuple à mettre fin à l’aliénation économique, la République sociale reste une notion complexe.

Nous (la France) sommes censément une « République sociale ». On semble l’oublier trop souvent ! L’article premier de la Constitution de la Ve République affirme ainsi que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». En outre, le préambule de notre actuelle Consti­tution proclame son attachement aux principes édictés dans le préambule de la Constitution de 1946 (cela avait été une exigence de Guy Mollet pour que les socialistes votent oui à la constitution gaullienne). Ainsi donc notre « République sociale » nous affirme que « chacun a le droit de travailler et d’obtenir un emploi ». Elle « garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence » etc.  

Certes, il y a beaucoup de trous ou de flou dans ces différents articles, mais ils nous indiquent deux questions. La première renvoie aux liens complexes et connus du droit et du réel, sur lesquels nous n’insisterons pas, et la seconde à l’histoire de la notion de « République sociale » et à sa constante ambiguïté.

Ambiguïté et confusion
Abordons donc ce deuxième point. Sans remonter à une antique préhistoire, on ne peut faire l’impasse sur la Révolution française où se fondent les premiers éléments d’une République sociale, même si le terme est absent des débats de l’époque. On perçoit alors la construction d’un premier niveau de ce que pourrait être une République sociale, fondamentalement appuyée sur la notion toute morale de la fraternité (le troisième terme mais non pas le moins important de notre trilogie républicaine). C’est de cette exigence d’une communauté nationale fraternelle que vient l’exigence d’une politique sociale qui ne relève pas de la seule charité individuelle mais d’une intervention de l’État et du droit. Les républicains radicaux baptiseront cette exigence solidarité au début de la IIIe République. Elle se retrouve avec des choix moins centralisés chez certains catholiques sociaux. Mais apparaît tôt une idée plus exigeante de la République sociale. L’intervention du droit social, fût-il le plus élaboré, ne suffit pas. Au 89 politique, il faudra ajouter un 89 économique disait-on sous le Front populaire. C’est dire joliment que la République sociale ne peut être que socialiste, c’est-à-dire remettre en cause la propriété privée – au moins des moyens de production et d’échange – et éliminer toute forme d’exploitation de l’Homme par l’Homme. Ainsi définis, ces deux sens de « République sociale » peuvent apparaître comme clairement distincts, mais les choses furent et sont plus complexes. Et ce dans deux directions. Il a pu arriver que « République » et « sociale » apparaissent fort éloignées, voire opposées. On sait ainsi que nombre de théoriciens du socialisme français de la première moitié du XIXe siècle marquèrent une certaine indifférence – pour ne pas dire plus – à la forme politique. Et pas seulement Proudhon ! C’est le 6 février 1848, quelques jours avant la Révolution, que les partisans du communiste Cabet partirent aux États-Unis fonder leur Icarie ! Les tensions entre « République » et « sociale » se manifesteront aussi lors d’événements tragiques comme ceux de juin 1848 ou du massacre de Fourmies en 1891… Mais, dans le même mouvement historique qui charrie ainsi toujours des contradictions, et tout au contraire de la séparation de « République » et « sociale », une confusion ne cesse de fonctionner pendant les deux derniers siècles du précédent millénaire, qui en appelle au mythe d’abord, et qui fait que République, République sociale et République socialiste vont ensemble d’un pas puissant, chacune étant le couronnement de la précédente. La chose est sensible en écoutant chanter Pottier dans les années 1860, sous le Second Empire :

« J'attends une belle,
Une belle enfant,
J'appelle, j'appelle,
J'en parle au passant.
Ah ! je l'attends, je l'attends !
L'attendrai-je encor longtemps ? Je vais sans semelle,
Sans rien sous la dent
Transi quand il gèle,
Sans gîte souvent.
Ah ! je l'attends, je l'attends !
L'attendrai-je encor longtemps ? (…) Ma misère est telle
Que j'en suis méchant.
Ah ! viens donc, la belle
Guérir ton amant !
Ah ! je l'attends, je l'attends !
L'attendrai-je encor longtemps ? »

La Commune de Paris sera ainsi un de ces moments forts où la République sociale et démocratique exprime aussi les aspirations profondes du peuple à mettre fin à l’aliénation économique. Mais on retrouvera les mêmes sentiments sous la plume de Jaurès ou au temps du Front populaire. C’est que, à vrai dire, le rêve de la Sociale ne peut être seulement celui d’un État-providence (largement instauré d’ailleurs dans des monarchies comme le Royaume-Uni ou la Prusse impériale et bismarckienne) car la République ne peut se dissocier de l’aspiration profonde à l’égalité, à l’égalité réelle des citoyens. Elle en est constitutive autant que la fraternité. Au bilan, la « Répu­blique sociale » est une notion complexe. Si on la réduit au seul droit constitutionnel, elle peut ne pas signifier grand-chose. Si on la réduit au seul État-providence et solidaire, elle pourrait conduire à nier l’urgence des changements économiques ou démocratiques. Mais « la Sociale » reste en 2013 un formidable vecteur de l’aspiration longue du peuple français à une république accomplie pleinement.  n

*Jean-Louis Robert est historien. Il est professeur émérite d'histoire contemporaine à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne.
 

La Revue du projet, n°30-31, octobre-novembre 2013

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