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Les révolutionnaires et la République de 1789 à nos jours, Michel Vovelle*

Révolution et République semblent former l'un de ces vieux couples que l'on aime à classer parmi les fameuses exceptions françaises. Faut-il considérer à présent que cet itinéraire commun est entré, au gré d'un bicentenaire éludé et des bouleversements de l'ordre du monde, dans les limbes d'un passé révolu ?

Révolutionnaires et République, depuis 1789 jusqu’à nos jours : voilà un thème qui pourrait paraître rebattu, et en tout cas qui ne m’est pas indifférent, tel que je l’ai abordé dans La passion de la République (1992) puis dans 1789, l’héritage et la mémoire (2007). Qu’est-ce qui est passé de mode, la République ou les Révolutions, jusqu’à leur nouvelle explosion controversée depuis 2011 ? Les deux dira-t-on. La Révolution est (ou était) terminée et François Furet avait gagné, les républiques faisaient piètre figure.

En France, c’était comme la fin d’un vieux couple, d’un de ces mariages mal assortis quoiqu’assez durables bien que fondés sur un malentendu. Maurice Agulhon, sans méchanceté mais avec l’humour discret qui le caractérise, l’avait illustré par la citation d’une « bavure » municipale à Andernos en Gironde célébrant sur son monument la République née le « 21 septembre 1789 » [au lieu du 21 septembre 1792, ndlr.] ! Quelle erreur inexcusable pour des contemporains de Jules Ferry que ce court-circuit chronologique… mais combien révélatrice d’une culture politique de la Troisième République, qui associait jusqu’à les confondre les deux notions Révolution et République.

Ciblant d’abord le temps de la Révolution de 1789-93, nous savons bien que cette symbiose n’allait pas de soi. En 1789, l’idée même de République n’était pas à l’ordre du jour. Jean-Paul Marat, le seul ou presque qui dans Les chaînes de l’esclavage  en ait appelé dès les années 1770 aux « feux de la sédition » et à la subversion violente ne présentait pas la République comme une panacée. D’autres non plus même s’ils ont laissé échapper le mot de Révolution, comme Jean-Jacques Rousseau (« Nous vivons le temps des Révolutions »). Car pour les observateurs ou les penseurs des Lumières finissantes, les républiques contemporaines c’était Venise, vieille oligarchie décrépite, les Pays-Bas ou les Cantons suisses, au pouvoir contesté d’élites fermées. Certes, à ce tableau dissuasif y avait-il deux échappées qui redonnaient au mot de République valeur d’idéal ou d’espoir : une dans le passé, l’autre dans un présent encore incertain. Dans le passé, c’était la République romaine, cette référence antique dont tous ou presque sont alors imprégnés, référence morale et politique à des valeurs plus encore qu’à des institutions anciennes. Dans le présent un présent que maniant volontairement l’anachronisme je me risquerai à comparer au regard interrogatif que nous portons aujourd'hui sur les Révolutions arabes se déroulaient les épisodes que nous nous sommes accoutumés à désigner comme les Révolutions atlantiques. Soit bien sûr, au premier rang, la guerre d’indépendance des treize colonies américaines, qui devait donner naissance à la République des États-Unis, dont il n’est pas question de sous-estimer l’effet.

La Révolution épouse la République

Le thème de l’entrée en République étant réservé à une autre contribution, je me contenterai donc de quelques rappels, sur la période qui va de la fin de l’Ancien Régime à 1791. Condorcet écrit qu’ une « constitution républicaine est la meilleure de toutes », et Brissot s’est référé à l’exemple américain dès 1787 mais pour conclure « Je ne crois pas les Français encore dignes d’un tel régime ». Pour Marat, un roi soliveau reste encore un moindre mal. Ce sont des isolés comme Lavicomterie qui proclame « Je suis républicain et j’écris contre les rois » (Du peuple et des rois). Et l’on m’a fait découvrir récemment, en me demandant de préfacer l’édition de son journal, l’utopie singulière d’Anacharsis Cloots, rêve de la République universelle – jusqu’à l’Oural du moins, avec Paris comme capitale.

Il est incontestable que dans cette montée de l’idée républicaine, c’est la tentative et l’échec de la fuite du roi à Varennes en juin 1791 qui a fait office de catalyseur. Même si tout un courant de révision critique du déroulement de la Révolution, sous la conduite de François Furet, a voulu un temps s’interroger sur les chances potentielles d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise dans la France de la fin du siècle, c’est le monarque lui-même, mais aussi cette autre France de la Contre-révolution qui est son appui, qui a scié la branche qui le soutenait.

D’où le caractère initial d’une revendication « en creux » de la République qui passe par celle de la déchéance royale, même si, de Montpellier vient l’appel « Faites de la France une République, ouvrez les fastes du monde et vous n’y trouverez rien de pareil… ». Mais Paris n’est pas en reste même si la campagne menée par les Cordeliers n’est suivie qu’avec réticence par les Jacobins, notamment par leur leader écouté Robespierre : « On m’a accusé d’être républicain on m’a fait trop d’honneur, je ne le suis pas. ». Pusillanimité dont les détracteurs de l’Incorruptible se régalent, mais qui peut s’éclairer à la lumière des arrière-pensées ambiguës de ceux qui animent le « moment républicain » du printemps 1791 : ainsi Condorcet qui assure que « s’il se fait une République par Révolution, si le peuple se soulève contre la cour les suites en seront terribles… ». Pour lui l’occasion est à saisir d’une transition sans violence, et c’est cet esprit qui explique l’engagement de futurs « Girondins » dans cette campagne, en conjonction momentanée avec l’avant-garde des Cordeliers [extrême-gauche extraparlementaire].

L’épreuve de force a été le massacre du Champ de Mars, le 17 juillet 1791, où les représentants des forces conservatrices – Lafayette et Bailly symboliquement associés – ont noyé dans le sang cette tentative républicaine prématurée. Par-delà le silence apparent de la séquence d’une année, de juillet 1791 au printemps 1792, où les difficultés de l’Assemblée législative illustrent l’ultime fiasco de la monarchie constitutionnelle, sur fond d’une entrée en guerre qui attise les passions, cependant que se creuse le fossé entre la montée du mouvement populaire hostile à la royauté et la politique incertaine puis la compromission de l’élite modérée des brissotins, ou rolandins [bientôt « Girondins »] avec le souverain qu’ils protègent encore. Au 10 août 1792, c’est du peuple en armes et non de l’Assemblée qu’est venue la décision, la mise à bas de la monarchie et l’appel à une Convention.

On pourrait continuer à discuter sur le caractère apparemment furtif de l’entrée officielle en République, un mot que la classe politique hésite à prononcer, et que Billaud Varenne introduit le 22 septembre en même temps que la symbolique qui fait de la République « une femme appuyée d’une main sur un faisceau et tenant de l’autre une lance surmontée du bonnet de la liberté », je préfère pour clore le débat m’abriter sous l’égide de Jaurès, porte-voix le plus éloquent, « Et voici que la République était devant eux, soudain réelle, immense, portant en elle toute la force rude du peuple enfin éveillé ».

L’union République-Révolution est-elle indissolublement assurée en septembre 1792, confortée par la victoire de Valmy qui, en ces jours, lui confère l’appoint de la mobilisation patriotique ? Pour certains cela va de soi et j’aime à citer ce clubiste de Lorient, Charles Le Poitevin qui écrit le 22 frimaire an II : « Il est donc vrai de dire que la République est le véritable état de l’homme puisqu’il est né pour vivre en société et que la République le conserve dans son état primitif et naturel, je veux dire celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

À quoi Saint-Just objecte brutalement mais lucidement \ « J’entends dire à beaucoup de gens qu’ils ont fait la Révolution. Ils se trompent, elle est l’ouvrage du peuple. Mais savez-vous ce qu’il faut dire aujourd'hui et qui n’appartient qu’au législateur lui-même ? C’est la République… ».

Impératif que l’Assemblée s’efforcera de combler, sur fond de guerre extérieure et intérieure et d’un conflit politique exacerbé entre Girondins et Montagnards, bientôt perdu par les premiers pour avoir été incapables d’assumer la maîtrise d’un conflit qu’ils avaient contribué à faire naître. La Constitution de 1793, ratifiée par le vote populaire du mois d’août, monument fondateur des institutions de la République naissante, on le sait, ne sera jamais appliquée. Les circonstances ont imposé momentanément une autre démarche, pour la défense du Salut public. Doit-on y voir une macule originelle illustrant l’impossible rencontre, en révolution, du régime républicain et de l’exercice des libertés démocratiques dont rêvent encore les Indulgents comme Camille Desmoulins… ? Mais il sait bien lui-même que ce rêve de Révolution « victorieuse et paisible » n’est pas de saison et c’est lui qui écrit en pluviôse an II dans le Vieux Cordelier cette strophe sublime (qui fait songer à Goethe mis en musique par Schubert) « La devise des Républiques ce sont les vents qui soufflent sur les flots de la mer, dans cette légende Tollunt sed attollunt : ils les agitent mais ils les élèvent. Autrement je ne vois dans la République que le calme plat du despotisme et la surface unie des eaux croupissantes d’un marais. ».

Je voudrais arrêter là ma réflexion sur la façon dont, dans la décennie 1789-99 la République s’est « ancrée » dans la Révolution, pour ce compagnonnage biséculaire dont nous avons hérité. Mais je sais bien que je ne suis pas quitte. Je me heurte à deux obstacles majeurs avant de reprendre la route.

 

La Révolution en l’an II, est-ce bien la République? La République en l’an III est-ce encore la Révolution ?

La Révolution de l’an II ? celle du Comité de Salut public, de Robespierre et ses amis, de la Terreur, de la Sans culotterie au pouvoir puis tenue en main voire réprimée, n’est pas un héritage facile à porter pour un républicain modéré, pour une bourgeoisie du XIXe siècle, voire du XXe intronisée par la Révolution française mais tentée de répudier ses origines et de distinguer une bonne Révolution (des débuts) et la mauvaise, celle du « dérapage » et de l’intrusion momentanée des classes populaires avec ses leaders collectifs (jacobins ou cordeliers) ou individuels, agents de la dérive « totalitaire » qui ferait de la Révolution française la matrice des expériences funestes du XXe siècle.

Le second obstacle, résumé sous le titre « la République de l’an III est-ce encore la Révolution ? » est présenté par les défenseurs au contraire d’une certaine image de la Révolution. J’en prendrai pour illustration la passe d’armes entre Alphonse Aulard [historien de la Révolution française, (1849-1928) et son irascible élève Albert Mathiez historien et fondateur de la Société des études robespierristes (1874-1932)] : un instituteur avait écrit au grand maître de la Sorbonne [Aulard] pour lui dire la difficulté de présenter à ses élèves la République du Directoire, concentré de toutes les turpitudes du temps présent, soit « les communistes, les royalistes, le militarisme et la corruption ». Aulard l’avait rassuré dans sa chronique journalistique : ne croyez pas la légende brumairienne qui a diabolisé le directoire, il représente bien à sa façon la République… À quoi son élève Mathiez répondit par un article vengeur « Nous ne sommes pas obligés de travestir la vérité en présentant comme une République véritable le régime de Barras, de Reubell, de Hainguerlot d’Ouvrard, le régime de la Banqueroute des deux tiers, du coup d’état annuel et des guerres de pillage perpétuel… Le Quotidien prête à rire quand il insère des consultations historiques de ce calibre. » Nous serons aujourd'hui plus proches de la lecture d’Aulard que de Mathiez ; mais cette référence à un débat historiographique d’hier rappelle que la Révolution nous a légué plusieurs modèles de République. Pas question de nier les fautes ou les tares du Directoire, mais pour les pères de la Constitution de l’an III, l’objectif est bien de défendre une certaine idée de la République : « Soyez tous réunis pour la République, soyez tous réunis contre l’anarchie » (Boissy-d’Anglas, 1795). C’est la République de la bourgeoisie qui aspire à terminer sa Révolution, fût-ce en lui donnant un maître (« Il me faut un roi parce que je suis propriétaire. »)

Mais où, désormais, sont passés les révolutionnaires ? On les désigne comme « anarchistes », un amalgame où se retrouvent ceux qui se présentent comme « fermes républicains » et que nous appelons néo jacobins, malmenés par le pouvoir qui sait parfois recourir à leurs services pour contenir la pression de la Contre-révolution royaliste. Les masses populaires ont été renvoyées en l’an III dans leurs faubourgs, les conspirateurs clandestins de la conjuration des Égaux se rallient à la République. Babeuf au début indifférent et même hostile à cette forme de gouvernement à laquelle il préfère le terme d’association en attendant le Grand Sabbat se rallie dans ses derniers écrits à une République « absolument démocratique ».

De quelle République sommes-nous les héritiers ? Celle de Brissot, de Condorcet, de Saint-Just, ou celle de Sieyès, de Boissy d’Anglas, de Barras… ? Albert Soboul [historien de la Révolution française (1914-1982), ndlr.] n’est pas tendre pour une première République tiraillée entre ses contradictions, l’idéal d’une République démocratique et sociale d’un côté et celui d’une République des propriétaires de l’autre. Mais assumant ses propres contradictions, il s’incline devant le mythe de « l’indivisible » et l’image toujours exaltante de la « vraie » République, celle de l’an II.

C’est elle que nous allons retrouver comme un idéal perdu, appauvri souvent à des thèmes comme celui du bonheur commun, ou de la Constitution de 1793 et son projet démocratique, dans la clandestinité de la période impériale et de ses lendemains. Qui sont désormais les révolutionnaires ? Ils sont passés dans la clandestinité, comme ils ont essaimé dans l’Europe des Républiques sœurs, notamment en Italie, ou comme Miranda dans les foyers qui s’allument en Amérique latine. On les retrouve dans les sociétés secrètes, fomentant des conspirations. Buonarotti dans ses errances à travers l’Europe est l’exemple type du porteur d’un message qu’il transmettra en 1828 à son retour à Paris en sortant de l’oubli le récit de la conspiration de Babeuf, dite des Égaux. Entre-temps, toute une partie de la classe politique ralliée en Brumaire, recyclée dans l’appareil d’État napoléonien, avait fait son deuil de l’idéal républicain, certains avec la bonne conscience de servir sous d’autres formes et un autre maître l’idéal de leur jeunesse, d’autres avec un cynisme plus marqué, dont Fouché est une incarnation extrême.

La traversée du désert de l’idée républicaine prend fin, spectaculairement, dans l’année 1830 quand sur les barricades on voit réapparaître le drapeau tricolore, porté par la Liberté au sein nu, guidant une foule juvénile qui redécouvre la Révolution. Tout cela nous le savons, mais aussi le retour à l’ordre marqué par l’escamotage historique opéré sur le balcon de l’Hôtel de Ville de Paris par un vieux cheval de retour, aujourd'hui admiré encore de beaucoup, qui s’appelle Lafayette et qui, sous les plis trompeurs du drapeau tricolore, contribue à instaurer sur le trône, avec Louis Philippe, « la meilleure des républiques » [la Monarchie de Juillet (1830-1848)]…

 

Le temps de vicissitudes ? Mémoires révolutionnaires, clandestinités et nouvelles expériences républicaines (1799-1871)

Notre démarche dès lors soit s’infléchir pour répondre à la question posée : qui sont les révolutionnaires et surtout que font-ils de la mémoire de la première République, souvenir encore proche mais entré dans l’histoire ? Quels exemples y puisent-ils, quelles critiques voire quelles rancunes nourrissent-ils envers elle ? Dans les années 1840, elle est mieux connue, son histoire labourée par les maîtres de l’historiographie romantique, Thiers, Mignet, Lamartine, Michelet avant tout, mais aussi par toute une petite littérature qui réveille la mémoire encore vive dans Paris et dans les villes comme dans les campagnes qui n’ont pas toutes oublié que la Révolution fut aussi vécue comme une fête. Ceci dit, il faut en convenir avec Raymond Huard, il n’y a encore au village que bien peu de républicains avérés, de ceux qui comme la vieille Riquelle, autrefois déesse Raison en son village de Maillane attendent le retour du « temps des pommes rouges ». C’est à Paris (et dans les villes comme Lyon) éveillé, brassé, que se fomentent les complots, que ressurgissent les barricades en 1841, 44 et plus tard encore. Les révolutionnaires engagés ou non dans les organisations clandestines comme « Aide-toi le ciel t’aidera », puis les Saisons, qui forment le noyau du néo jacobinisme ont d’autres sollicitations que celles qu’ils puisent dans la légende républicaine de l’an II : dans une société en mutation, ils sont ouverts aux voies ouvertes par les penseurs socialistes, saint-simoniens, fouriéristes, « communistes », à la Cabet, point toujours révolutionnaires, mais déjà s’esquisse au temps où la question sociale s’impose de plus en plus, une autre forme d’engagement dans ces sociétés pour lesquelles Marx et Engels préparent un manifeste qui fera date [Le manifeste du Parti communiste (1848)].

Dans cette histoire, 1848 assume en France une place considérable et singulière. S’il n’y a jamais eu peut-être autant de têtes couronnées new-look que dans cette Europe du mitan du XIXe siècle, l’originalité, qui permet en l’occurrence d’utiliser à bon escient le terme rebattu d’« exception française » est bien celle de cette seconde République que la Révolution de Février installe comme une revanche ou un retour à l’héritage de la première, la grande. Quatre ans seulement de vie avant sa mise à mort, est-ce suffisant pour partager le regard dépréciatif de plus d’un, à droite certes mais aussi à gauche sur cette réédition manquée (Marx n’est pas le moins cruel, témoin impitoyable, qui nous a laissé, avec son analyse à vif des luttes de classes, puis du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, la célèbre formule qui se réfère aux révolutionnaires de 93 drapant leur révolution en « oripeaux de Romains » pour dénoncer, dans une histoire qui bégaie, les quarante-huitards qui se déguisent en héros de la Grande Révolution) ? Il importe de rappeler l’importance de cette expérience dans la culture républicaine : le choc du suffrage universel (masculin) pour la première fois massivement exercé, le constat amer pour les révolutionnaires que la France des campagnes dans la majorité des régions vote conservateur et pour l’ordre…, l’âpreté des luttes de classes qui dès le mois de juin 1848 affrontent à Paris les travailleurs à la bourgeoisie, l’émergence de la question sociale comme on dit, la difficulté enfin d’organiser la République, autour d’une constitution qui pour éviter les erreurs de l’an III et le césarisme de l’an VIII va révéler sa faiblesse face au retour du péril. On appréciera pourtant l’importance du pas franchi : un véritable parti républicain voit le jour (les démoc-soc), tandis qu’un réseau d’organisations républicaines, officielles ou clandestines, se structure dans toute une partie du pays, notamment dans le Sud-Ouest, ce qui explique que le coup d’État anti-républicain du prince-président, le 2 décembre 1851, se soit heurté à une résistance populaire localement massive, nécessitant le recours à l’armée pour opérer la répression sanglante et les déportations. On comprend que dans les lendemains amers du coup d’État, au-delà des invectives nobles de Victor Hugo, dans la clandestinité puis la semi-tolérance des années du règne de Napoléon III, les républicains d’hier aient adopté une ligne de légalisme qui n’est contestée que par quelques-uns qui comme Blanqui, « l’enfermé », restent fidèles à la solution insurrectionnelle et conspiratrice.

Mais cette période de l’Empire, ce n’est point un paradoxe, se présente comme celle d’un réexamen à la lumière de l’expérience de l’héritage de la Grande Révolution française. Les recherches se multiplient. Surtout, Edgard Quinet, en 1865, sème le trouble dans le camp républicain, en redistribuant les cartes, opposant à la continuité d’un héritage qui conduit à l’absolutisme monarchique, à l’oppression religieuse, au jacobinisme, à la Terreur et à la dictature impériale une autre filiation qui mène de la Réforme aux Lumières, aux Girondins, à la liberté de pensée. Monarchistes, bonapartistes, robes­pierristes et radicaux en prennent pour leur grade, à droite et à gauche. Mais un républicanisme libéral y trouvera son compte par la suite.

Les événements de « l’année terrible », bouleversent ce paysage, avec l’explosion de la Commune de Paris, le 18 mars 1871 et sa brève existence de trois mois, suivie d’une répression terrible. On rencontre parmi les cadres de ces dernières grandes journées révolutionnaires parisiennes des néo-jacobins, des blanquistes imprégnés du souvenir de la Grande Révolution, des membres de la Seconde Internationale, des anarchistes enfin, comme Courbet, qui rejettent le pesant héritage jacobin. Au lendemain de la Commune de 1871, après le massacre et la répression massive qui en viennent à bout, les « révolutionnaires » sur lesquels on nous presse de nous interroger vont se reprendre, en se tournant vers les organisations socialistes où l’influence de Marx s’impose désormais, en Angleterre, en Allemagne surtout, mais aussi en France, quoique sur fond d’un héritage plus complexe. Au fil de leur cheminement propre et sur fond d’un appel à la transformation révolutionnaire de la société, un courant blanquiste, puis guesdite radical s’oppose à une tendance plus ouverte aux compromis réformistes et aux contacts avec le républicanisme reconstitué qu’incarne le parti radical, puis radical-socialiste. Les fondements de ce dernier ont été posés par Gambetta, les leaders en seront Jules Ferry ou Jules Grevy : ce sont eux qui vont, à partir de 1875, imposer progressivement leur hégémonie dans la conduite de la Troisième République.

 

Socialisme et République (1871-1934)

« De l’idée républicaine au socialisme l’itinéraire est loin d’être linéaire et le passage n’a rien d’automatique » (R. Huard). « Les socialistes assurément républicains n’attachent pas à la forme du régime en elle-même une vertu émancipatrice ». Sous l’emprise du capitalisme la République est aussi oppressive que la monarchie et le suffrage universel, comme le rappelle l’élection de Louis-Napoléon en décembre 1848, peut être une mystification. La tentation est grande de récuser les modèles transmis par la « Révolution bourgeoise » de 1789. Contre cette lecture qui est celle de Guesde et de son courant (qui ne se penchent pas moins cependant sur l’histoire révolutionnaire), Jaurès dont l’ascendant s’affirme dans le parti en cours de formation a défini dans son Histoire Socialiste de la Révolution Française l’attitude d’équilibre à laquelle s’efforcent de parvenir les socialistes français « Politique de démocratie et politique de classe, voilà deux termes nullement contradictoires entre lesquels se meut la force prolétarienne et que l’histoire confondra un jour dans l’unité de la démocratie sociale ». La Révolution finale est et restera longuement l’objectif, quitte à se muer chez Jaurès en aboutissement de réformes… révolutionnaires. C’est ainsi que les socialistes français toléreront en 1899 l’entrée de Millerand dans le ministère de défense républicaine de Waldeck Rousseau et soutiendront le bloc des gauches de défense républicaine entre 1899 et 1904. Compromission payante, si l’on considère qu’ils y ont gagné à la cause de la République sociale une partie de l’électorat populaire, aux dépens des radicaux, et assuré à la veille de la guerre une représentation de 107 élus à la chambre. Peut-on alors aller jusqu’à parler d’une « intégration des socialistes à la République bourgeoise », (fût-elle incomplète – R. Huard) du fait d’une « culture politique en partie commune » et d’une frontière « assez floue pour permettre des recouvrements et des contagions, sur le plan des pratiques démocratiques de terrain ?

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, au sein d’une gauche où nombre de meurtris hésitent, tentés par l’idéalisme wilsonien, les vrais révolutionnaires que nous suivons ont trouvé leur repère, la révolution bolchevique qui va « bouleverser la référence républicaine pour tout le siècle » (R. Martelli). La réflexion des militants et des penseurs qui vont au Congrès de Tours rejoindre le parti communiste procède de la relecture qu’impose l’expérience soviétique de la « voie plébéienne » promue naguère par Blanqui et ses émules, abandonnée par la Seconde Internationale, une sorte de néojacobinisme trouve dans le bolchevisme un exemple à suivre, dans la république des soviets la mise en œuvre de mesures terroristes, légitimés par la situation. Le jeu des analogies, chez les historiens français Mathiez, Labrousse et même initialement Aulard se plaît à reconnaître les étapes connues d’un nouveau 93 : Jean Bruhat [historien du mouvement ouvrier. (1905-1983)] écrira plus tard que « par-dessus les carmagnoles des sans-culottes apparaissaient en surimpression les blousons de cuir des combattants du palais d’hiver… ». Aulard lui-même un bref temps admet la nécessité d’une dictature, d’une centralisation jacobine, alors que d’autres espèrent la mise en place d’une démocratie directe, comme en 1871.

Enfin, malgré de fortes réticences, la révolution russe est associée dans la conscience commune au marxisme, dont elle semble être, dans la personnalité de ses leaders comme Lénine, une mise en application. « Une grande lueur à l’Est » : serait-ce le relais de ce qu’ont pu être les Lumières aux origines de la Révolution française, que le marxisme-léninisme, guide de la révolution des masses ?

À côté du PCF, guidé par l’exemple soviétique, on ne saurait oublier les révolutionnaires d’hier : les socialistes demeurés à la SFIO après 1920, qui conservent dans l’énoncé de leur programme l’objectif officiel de la conquête révolutionnaire du pouvoir ou de son « exercice » en position de force. Un héritage jaurésien, qui se combine avec les réflexes de la concentration républicaine.

 

Le PCF : un engagement patriotique au service de la République, du Front Populaire à nos jours

L’offensive contre la République qui s’est déployée à partir des années 1920 et surtout 1930 est la conjonction de plusieurs facteurs bien connus : les retombées directes de la Première Guerre mondiale sur la foule des désemparés, des anciens combattants aigris, leur instrumentalisation par les réseaux de l’ancienne droite cléricale régénérée, le spectacle de l’immobilisme et de la corruption qui alimente l’antiparlementarisme, la crise enfin qui, à partir de la fin des années 1920 affecte les masses populaires. Les ligues et les mouvements d’extrême droite coordonnent ces remous. Elles ne sont pas sans modèles à l’étranger, avec l’implantation du régime fasciste dans l’Italie mussolinienne, puis en Allemagne l’irrésistible ascension d’Hitler et du nazisme dans les années 1930. C’est face à la montée de ces périls, au lendemain du 6 février 1934, jour où le parlement assiégé a vu se briser à ses portes l’offensive de la subversion menaçante des ennemis de la République que s’est opéré un des tournants majeurs dans l’histoire contemporaine de la République française. L’initiative en est venue du parti communiste ce qui peut surprendre en ces années 1930 où il peine sous la pression des directives de l’Internationale communiste qui impose la ligne classe contre classe : « Il n’y a pas de différence entre la démocratie bourgeoise et le fascisme. Ce sont deux formes de la dictature du capital. Entre la peste et le choléra on ne choisit pas » a déclaré Maurice Thorez après le 6 février. Et cependant c’est lui qui a eu le mérite, face à l’urgence, de faire adopter par son parti la ligne unitaire qui aboutit au pacte d’unité d’action socialiste-communiste le 27 juillet 1934, suivi du mot d’ordre du Front populaire en octobre. Malgré les réticences de certains radicaux, la dynamique est enclenchée qui conduit aux impressionnants meetings unitaires, Blum, Thorez et Daladier en juin 1935 à la Mutualité, ou lors du défilé du 14 juillet 1935.

Réconciliation de la Marseillaise et de l’Internationale, du drapeau rouge et du tricolore : on a beaucoup commenté cette prise de position historique, notant que dans le discours communiste d’avant-guerre c’est la référence à la nation qui l’emporte sur la République. Un patriotisme républicain ouvrier s’inscrit dans la configuration élargie d’un rassemblement populaire réunissant autour des trois partis une vaste constellation associative. Elle ne résistera pas, dans les années suivantes, aux chocs qui ont désuni le front des républicains : fissure face à la guerre d’Espagne, traumatisme entraîné par le pacte germano-soviétique en 1939 et la marginalisation puis l’exclusion du parti communiste, alors même que ses partenaires d’hier manifestent dans la commémoration pour bonne part manquée du cent cinquantenaire de la Révolution, leur horreur de la guerre civile et des manifestations « à poings levés et drapeaux rouges ». Socialistes et radicaux abandonnent au parti communiste le souvenir de Valmy, des volontaires de 1792, la défense de la République et surtout de la nation.

L’instauration du régime de Vichy le 10 juillet 1940, sous la conduite du maréchal Pétain a ouvert la première et à ce jour unique suspension du régime républicain en France pour quatre ans. L’expérience tragique de la Résistance a démontré l’efficacité du modèle d’un engagement patriotique au service de la nation et de la République, dans laquelle les communistes ont pris une part importante aux côtés des autres patriotes, autour d’une mystique de la Révolution dont le souvenir est omniprésent. Le problème des lendemains a été évoqué à la fin de 1943 quand le réseau Combat évoque une « Révolution socialiste ». Mais l’indécision subsiste dans le programme du CNR qui se contente d’en appeler au rétablissement de la démocratie par le rétablissement du suffrage universel.

Maurice Thorez au retour de l’URSS a fait prévaloir une ligne légaliste en écartant l’idée d’un « Octobre français ». Ce ne fut pas sans avoir à briser l’opposition d’une partie des cadres de la révolution intérieure comme Charles Tillon ou André Marty qui avaient tenté d’organiser autour des institutions résistantes des foyers de prise de pouvoir parallèle (dans le Limousin, ou le Midi). Le légalisme du PCF, à l’origine le plus fort parti issu de la Résistance, malgré l’âpreté de ses combats dans les batailles de l’après-guerre sur les textes constitutionnels comme sur la politique sociale, ne suffit pas à lui éviter une érosion liée à son isolement au temps de la guerre froide comme aux mutations de la société d’après-guerre, alors que les rythmes de la vie politique nationale retrouvaient les tares de l’avant-guerre malgré les tentatives de réforme de la gauche non communiste dont celle de Mendès-France fut la plus poussée dans le sens d’un rationalisme de l’État. Lorsque les chocs répétés des guerres de décolonisation ont conduit en 1958 à la crise qui a entraîné la chute de la quatrième République et le retour au pouvoir du général de Gaulle, la dénonciation de l’évolution vers le présidentialisme a été âprement dénoncée à chaque étape par le parti communiste, alors que la gauche non communiste s’enfonce dans « l’acceptation présidentialiste » (O. Duhamel) sous la Ve République. Au lendemain d’une pseudo-révolution de 1968 qui n’est pas la leur et à laquelle ils adhèrent plus ou moins sans en prendre le contrôle, les révolutionnaires voient la droite s’emparer sans vergogne des sigles républicains. La victoire socialiste de 1981 et l’épisode mitterrandien ont plutôt renforcé que freiné la consolidation d’un pouvoir présidentiel qui, par la suite – qu’on me pardonne le raccourci –, a paradé sans retenue jusqu’au sarkozysme d’hier.

Dans mon essai sur l’héritage et la mémoire, j’avais pu être tenté de ranger la République au rayon de ces héritages banalisés dont Maurice Agulhon a si bien traité, si familiers qu’on ne les remarque plus (Liberté – Egalité – Fraternité). La République fait partie de notre univers quotidien, de même que les Anglais ont leur reine, et les Espagnols un roi qui vaut bien la République. S’il n’y a plus guère de groupuscules ouvertement antirépublicains, l’adhésion de façade, à la façon du Front National, masquant in fine une hostilité profonde à l’égard de l’idée républicaine, a fait de dangereux progrès, jouant, comme hier, sur l’hostilité à la classe politique. De même la « droitisation » de la référence républicaine, depuis le temps où l’UMP gardait un bonnet phrygien comme logo n’est plus guère de mise, même si tous se décernent volontiers un brevet exclusif de républicains authentiques.

C’est évidemment à gauche que l’on trouvera un argumentaire plus fourni, avec la référence à l’héritage historique de la Grande Révolution et à ses valeurs. Mais, les sondages du bicentenaire l’ont montré, les média le démontrent quotidiennement, en même temps que la mémoire historique se perd à l’école ou ailleurs, la télévision comme les publications se nourrissent de l’évocation complaisante des grandes familles, princières ou non, la mode Marie-Antoinette sous toutes ses postures a relayé les apologies de Danton contre Robespierre. Banalités que tout cela. Mais au fond des choses, si l’on se reporte à la façon même dont le bicentenaire a été conçu et négocié, si je puis dire, entre la droite et la gauche, sur le consensus d’une commémoration limitée à 1989 dans sa durée, focalisée sur les droits de l’homme en évitant les débats et les événements qui fâchent, on prend conscience que la question de la République a été éludée, étant sous-entendu peut-être que François Mitterrand en était le garant. C’est dans les initiatives d’inspiration communiste ou progressiste que l’héritage dépoussiéré à défaut d’être renouvelé s’est le mieux rencontré. Mais Robespierre et ses amis souffrent toujours du même préjugé défavorable.

Je garde un souvenir personnel très vif de la manière dont le bicentenaire de la République, après que les bougies de 1789 eurent été éteintes, a été ou plutôt n’a pas été célébré, en 1992, en l’absence du président, déjà très malade. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, j’étais seul au podium pour accueillir le premier ministre Pierre Bérégovoy (à mon entrée un garde avait demandé : « Qu’est-ce qu’il vient faire celui-là ? ») : je venais délivrer mon message préparé. Le premier ministre, sombre et préoccupé, m’a demandé alors : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »... On écoute la Marseillaise. Elle fut chantée au fond de l’amphithéâtre par le chœur de l’armée. Sans emphase orchestrale, ces voix masculines avaient une forte gravité. Puis nous nous sommes séparés en silence.

 

*Michel Vovelle est historien. Il est professeur émérite à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Il a dirigé l’Institut d’histoire de la Révolution française de 1981 à 1993.

 

La Revue du projet, n° 30-31, octobre-novembre 2013

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