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1792, la République en gésine, Philippe Bourdin*

L’entrée de la France en République, les 21-22 septembre 1792, tient d’abord à l’attachement des députés de la Convention nationale, tout juste élus, à l’œuvre politique de la Révolution. C’est bien elle qu’ils espèrent ainsi sauver.

Été 1791 : Louis XVI a échoué le 21 juin dans sa tentative de fuite et, bafouant son serment de fidélité aux lois et à la nation, est devenu un roi parjure ; pressée d’achever sa tâche constitutionnelle, l’Assemblée nationale constituante a majoritairement préféré inventer la thèse de l’enlèvement du souverain. Nul n’est dupe et partout en France, le plus souvent à l’initiative des clubs jacobins, et en leur sein des futurs « Girondins », on discute d’une alternative, régence ou république, un an avant que cette dernière n’advienne. Quelle date inscrire, du reste, sur les fonts baptismaux ? Le 10 août 1792, jour où le trône est renversé ; le 21 septembre de la même année, lorsque la Convention nationale décrète l’abolition de la royauté, ou le 22, lorsqu’elle décide que « tous les actes publics porteront dorénavant la date de l’an premier de la République française », ou bien encore le 25 quand elle proclame de fait la République ?

Des hésitations
Ces hésitations sont celles des contemporains, électeurs ou représentants du peuple, quant à l’idée-même que recouvre le terme de « république », dans un contexte de guerre internationale et de graves déchirements intérieurs dont les massacres de septembre ont constitué la récente acmé. Le mot république ne s’impose pas par un usage fréquent, à l’inverse de liberté, peuple, nation, patrie, même s’il est précocement utilisé par des plumes aussi lues que celles de Camille Desmoulins, de Jacques-Pierre Brissot ou de Louis de Lavicomterie. En l’absence d’une réflexion aboutie sur l’organisation d’un pouvoir exécutif élu, d’un gouvernement représentatif, le mot, avant de s’incarner, renvoie cependant à des valeurs et à des slogans qui ressortent des journaux ou des correspondances entre les députés et leurs électeurs : la mobilisation patriotique pour la défense d’un territoire, la souveraineté du peuple, l’égalité des droits, la justice sociale. Les élites qui ont eu la chance de fréquenter les collèges ont également en tête les modèles antiques et les exemples modernes de la Suisse, de la Hollande, de Venise, ou de la révolution anglaise de 1648. Hésitant sur l’opportunité d’une fédération de départements et d’une guerre de libération à l’échelle européenne, d’aucuns n’ignorent pas l’histoire des jeunes États-Unis d’Amérique, revécue à travers les œuvres d’Adams [1738-1826, père fondateur des États-Unis d’Amérique] ou la traduction du Federalist. [journal qui sert de support à la campagne de presse pour la ratification de la constitution états-uninienne]
Prise de court par les événements, l’Assemblée législative, cependant, ne dessine aucun modèle, laissant le soin à la Convention nationale de prendre « les mesures qu’elle croira devoir adopter pour assurer la souveraineté du peuple et le règne de la liberté et de l’égalité », en bref de concrétiser l’utopie républicaine. Loin d’être captée par les seuls Jacobins, accusation tendant à discréditer ce qui est à l’œuvre, la période des élections va puissamment contribuer à l’élaboration des principes et à la prise de conscience du contexte militaire. L’étude en cours des assemblées primaires et des assemblées électorales apporte d’infinies nuances au paysage politique français et aux idées qui le parcourent, du silence sur la crise institutionnelle et la demande d’abolition de la monarchie, à l’approbation explicite de la suspension du roi. La participation, inégale entre la métropole et ses colonies, les plaines et les montagnes, les villes et leur plat pays, au profit des premières, ne pâtit pas uniment des courts délais de convocation, de la saison des moissons ou des avancées des armées ennemies. La proximité du lieu de vote, les pratiques volontaristes des présidents de séance, qui appellent et rappellent les citoyens par la cloche et le tambour, ou essaient de réduire le temps des réunions, parfois la mobilisation des clubs, jouent. Plusieurs gestes, motions et débats, au cours des assemblées électives, trahissent les sentiments divers de l’électorat et les hésitations des pouvoirs en place. Çà et là, les électeurs oublient le nouveau serment (« maintenir la liberté et l’égalité, ou mourir en les défendant ») pour prêter l’ancien (jurant d’être « fidèles à la Nation, la Loi et le Roi et de maintenir la Constitution du Royaume »). Sur les frontières de l’Est, partout percées par l’ennemi, plusieurs citoyens issus des élites traditionnelles refusent les postes auxquels l’élection – alors en l’absence de candidature – les porte, apeurés par l’écrasante responsabilité qui reposera sur les futurs Conventionnels. Loin des champs de bataille, les notables locaux se maintiennent pourtant aux commandes des affaires publiques. Tandis que de francs républicains ne parviennent pas à se faire élire, beaucoup de ces représentants n’ont pas développé, au cours des semaines et des mois précédents, une quelconque vision institutionnelle,  plusieurs continuant à revendiquer l’application de la Constitution de 1791.

La naissance de la Première République
L’entrée en république va être au demeurant du ressort d’un nombre restreint de députés, puisque moins de la moitié des 749 élus siègent déjà le 20 septembre 1792, au bénéfice du Bassin parisien, du Nord, des Bouches-du-Rhône, de la Gironde et de l’Hérault. Les principaux orateurs ont l’expérience des Assemblées précédentes : d’anciens Législateurs monopolisent près de la moitié des prises de parole et les « Girondins » excellent à occuper les présidences et les secrétariats. Le grand débat sur le régime à construire n’a pas lieu : dès la première réunion publique et officielle de la Convention, le 21 septembre, une abolition proclamée de la royauté s’impose, adoption discrète du régime républicain. L’audace interrogera pourtant dès le lendemain ses promoteurs et surtout leurs collègues, qui les rejoignent depuis leurs circonscriptions, avant que ne se pose la question de la transition administrative… À l’évidence, leur républicanisme tient avant tout à leur attachement à l’œuvre politique de la Révolution plus qu’à leur conviction personnelle que le régime républicain soit le meilleur des choix. C’est la Révolution qu’ils pensent ainsi sauver, dans le bruit des combats qui, concomitamment, se concluent victorieusement à Valmy, légitimant l’épithète « républicain », sitôt associé aux jeunes guerriers et aux citoyens-soldats. La nation en armes devient consubstantielle de la Première République, et c’est en son nom que les évêques constitutionnels vont s’y rallier, faisant bientôt entonner aux fidèles, dès l’annonce des victoires, le Domine salvam fac Rempublicam (Seigneur, sauvez la République).  n

*Philippe Bourdin est historien.
Il est professeur d’histoire moderne à l’université Blaise-Pascal,
Clermont II.
 

La Revue du projet, n° 30-31, octobre-novembre 2013

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