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Manifeste pour la République, Nicolas Dutent et Côme Simien*

La République. Encore, diront certains ! Il faut être en prise avec son temps pour être audible, diront d’autres et donc abandonner les causes d’un autre âge ! Et puis, ne vivons-nous pas déjà en République ? D’ailleurs ces questions, nous expliquent bien des éditocrates aguerris, spécialistes ès-vie publique, n’intéressent plus grand monde hors des cénacles du pouvoir : ce n’est quand même pas la forme d’une constitution qui risque de changer la vie des gens ! Dont acte/Don’t act. Qu’il nous soit permis malgré tout de développer ce dossier. Qu’à partir de lui, en revenant aux racines qui fondent notre engagement sans concession pour la République, nous puissions lui frayer quelques nouveaux chemins de liberté. Qu’avec ces pages, nous puissions encore faire la preuve de l’ardente nécessité de la République pour qui propose, avec nous, de réintroduire le débat sur les finalités de l’humanité dans laquelle nous voulons vivre.
« J’appelle République tout État régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être, car alors l’intérêt public gouverne et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain » écrit Jean-Jacques Rousseau dans Le Contrat social. Par cette affirmation, le philosophe étend la notion, théorique et pratique, de la polis (cité) grecque, déjà conceptualisée par Aristote comme l’ensemble des lois et des institutions publiques rendant possible la « vie bonne ».
Comme le relève le philosophe Serge Audier dans Les Théories de la République, Aristote, en imposant le terme de politeia, élabore une des premières tentatives de définition de l’idée républicaine, dont le nom consacré s’imposera a posteriori. En ayant recours au terme de politeia, définition changeante « selon que l’autorité souveraine est entre les mains ou bien d’un seul, d’un petit nombre, ou bien de la masse des gens », il distingue ce premier critère, quantitatif, d’un second, qualitatif, pour définir ce qui relève respectivement d’une constitution droite et déviée. « Dans le premier cas, le gouvernement a pour objet l’intérêt commun, dans le second, il ne vise que l’intérêt particulier. »  
La République romaine, quoiqu’imprégnée par la notion de liberté (libertas), fera perdurer une forme de ségrégation en ce que, si « une république est la volonté commune du peuple, et non de telle ou telle faction », ce sont les magistrats et le Sénat qui exercent le pouvoir dans l’intérêt du peuple, celui-ci étant toujours privé de la possibilité de prendre part directement aux affaires communes. Là encore, Serge Audier note que « la république romaine n’est pas démocratique : elle est un régime censitaire dans lequel les citoyens appartiennent à différents ordres en fonction desquels est déterminé leur degré de participation civique ». Et pour cause, Cicéron, en formulant son idéal de la Res Publica (chose du peuple), fait tenir sa définition du peuple dans l’énoncé restrictif et intéressé de « groupe nombreux d’hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et par une certaine communauté d’intérêt ».
C’est de cette forme de participation conditionnée au projet républicain, dont Rousseau, avec sa méthode contractuelle, tentera de s’extraire. S’opposant par là même à Montesquieu, défenseur des libertés particulières et du « doux commerce ». Si le présupposé de la loi, comme ciment de la République, demeure, elle doit être acceptée et reconnue par tous comme étant un cadre politique et institutionnel légitime.

La République, ce lieu où le bien commun triomphe des égoïsmes ou du moins les fait taire
Elle est un bien supérieur, qui supplante l’état de nature et vise à l’instauration du règne de la justice entre les hommes. La logique du plus fort, l’exaltation des bienfaits marchands et l’arbitraire doivent être dominés par « ce passage de l’état de nature à l’état civil » qui « produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. [...] Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède. [...] On pourrait sur ce qui précède ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale, qui seule rend l’homme vraiment maître de lui ; car l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » La loi est donc une condition de possibilité de la liberté, et non un obstacle à son expression ou son épanouissement. La République, s’appuyant sur une souveraineté de la loi, est ainsi censée être ce rempart aux privilèges indus et la valorisation de l’impartialité des institutions. En prenant ses distances avec la monarchie, la vision de Rousseau correspond à une mise en « silence des passions » et la recherche d’un terrain égalitaire qui « s’accorde avec la sécurité et le bien-être de chacun ». Si donc les individus ne sont pas sacrifiés sur l’autel du bien commun, Audier souligne que Rousseau perçoit bien que « la République n’est pas viable dans une société trop inégalitaire. Les disparités entre une masse misérable et une minorité riche empêchent le gouvernement de la loi : quiconque est contraint de se soumettre à une riche, à cause de sa pauvreté, tombe dans la servitude ».
Conflits et ambivalences ont tiraillé l’idée républicaine au cours des siècles. Il est incontournable de mettre en perspective la genèse de ce concept avec la manière récurrente dont nos contemporains, vident les mots « république » et « républicain » de leurs contenus, aussi bien historiques, politiques que philosophiques. Selon les occasions du moment, y compris électorales, on y fait entrer ce que l’on veut, sans la moindre attention portée au sens d’une idée et aux contextes de son élaboration théorique à poursuivre.

N’est pas républicain qui veut
Parce que la désorientation gagne, il faut rappeler de nouveau ce que sont ces « valeurs républicaines » que d’aucuns manient sans plus trop savoir, in fine, ce qu’elles signifient, si ce n’est qu’elles offrent à quelques indésirables un bien trop précieux brevet de respectabilité. Il nous faut dire ce qu’est la République et ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle n’a jamais été, et ce qu’elle ne doit pas devenir. Comme l’écrit Raymond Huard dans ce numéro, être « républicain », n’a jamais signifié un simple respect empreint de soumission à l’égard du pouvoir en place régulièrement élu, à l’ordre public, aux lois instituées, comme on tendrait à nous le faire accroire aujourd’hui. En République, l’action politique ne saurait se réduire aux seules procédures électorales, sauf à vouloir discréditer par avance les forces vives du pays qui tâchent de s’exprimer par le mouvement social. Si l’idée républicaine a toujours fait une place importante au respect des procédures légales, elle n’a jamais supposé la passivité des citoyens, ces derniers étant conçus au contraire comme autant de vigies critiques, de surveillants incommodes des pouvoirs en place. N’est donc pas républicain qui veut, et quelques chemises brunes à peine délavées ne peuvent si aisément s’en réclamer, pour avoir seulement accepté de se soumettre au verdict des urnes. Disons-le, rappelons-le, faisons œuvre de pédagogie, de salut public : par excellence la République est le régime qui proclame l’égalité des citoyens. Par excellence, elle est le surgissement du peuple, le régime sous lequel le peuple enfin pleinement souverain assure, seul, le contrôle de sa destinée, en s’emparant des rênes du pouvoir. En somme, la République constitue un projet à réaliser : celui de l’égalité civile et politique, de la souveraineté populaire, de la liberté dans le respect de l’intérêt général. En trois mots, éculés sans doute, la Répu­blique ne peut être que liberté, égalité et fraternité humaines. Elle n’est donc pas seulement un ensemble d’institutions, une machine à « gérer » les affaires publiques. C’est bien parce qu’elle peine à tenir ses promesses sociales, pourtant proclamées dès le préambule de notre Constitution, qu’elle suscite  au mieux l’indifférence, au pire le rejet, par son impuissance à changer la vie. La Ve République, trop souvent, nous a privés de la possibilité de croire en la République.

La VIe République, un combat pour la gauche
Or, notre projet a besoin de la République comme nous avons besoin de pain, de paix et de liberté. Bâtir une autre République est le premier pas de toute transformation de la société, elle est le préalable de la réussite historique de la gauche. C’est une question de cohérence intellectuelle et politique, tant il est évident que nous ne pourrons faire la révolution citoyenne sans le peuple, comme le rappelle Pierre Dharréville dans ces pages. C’est à la condition de ce détour que l’humain pourra être placé au cœur de l’action publique et collective. La République est donc révolution. Elle l’est depuis 1792, dans la mesure où mettre les citoyens en capacité de prendre le pouvoir partout où il y en a revient à ébranler les systèmes de domination en place, présentement un capitalisme financiarisé qui nous dit un peu trop hâtivement qu’il n’y aurait pas d’alternative aux choix qui sont faits comme au monde dans lequel nous vivons.
La VIe République est un combat pour la gauche, le combat d’une gauche remise tout entière dans la direction qui est la sienne, celui de l’émancipation des travailleurs, celui de son combat séculaire pour l’égalité, la justice et le progrès social. Les constitutions sont des choses creuses, expliquait Jean-Jacques Rousseau, si le cœur des hommes n’y adhère pas. Et rien de pis que le vide. Lorsque le peuple se désin­téresse du régime en place, cela augure rarement de grandes avancées émancipatrices. C’est la partie que nous avons à gagner. La bataille est décisive. Il nous faut donc être les hérauts vaillants de l’idée républicaine, pour redonner vie au principe ardent de la République démocratique et sociale. Encore faut-il avoir quelque chose de tangible à proposer. Dans son discours à la Jeunesse, en 1903, Jean Jaurès disait aux lycéens d’Albi, à propos du socialisme, « qu’envers une idée audacieuse qui doit ébranler tant d’intérêts et tant d’habitudes et qui prétend renouveler le fond même de la vie, vous avez le droit d’être exigeants. Vous avez le droit de lui demander de faire ses preuves. Vous avez le droit de lui demander par quelle série de formes juridiques et économiques elle assurera le passage de l’ordre existant à
l’ordre nouveau. Vous avez le droit d’exiger d’elle que les premières appli­cations qui en peuvent être faites ajoutent à la vitalité économique et morale de la nation. Et il faut qu’elle prouve, en se montrant capable de défendre ce qu’il y a déjà de noble et de bon dans le patrimoine humain, qu’elle ne vient pas le gaspiller, mais l’agrandir. » Parce que ces mots inspirés valent également pour la VIe République, ce levier nécessaire à l’accomplissement de notre projet, ce dossier doit nous permettre de satisfaire en partie cette exigence, en précisant quelques unes de nos propositions pour donner de nouveau à l’idée républicaine sa pleine mesure et faire ainsi renaître la République à ses espérances.

 

 

*Nicolas Dutent, est responsable de la rubrique Mouvement réel.
Côme Simien, est responsable de la rubrique Histoire. Ils sont les coordonnateurs de ce dossier.
 

La Revue du projet, n° 30-31, octobre-novembre 2013

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