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Jean Ristat par Francis Combes

Début juillet s’est tenu à Forcalquier, dans la cour du couvent des Cordeliers, un colloque consacré à la poésie de Jean Ristat. Il y avait là une trentaine de poètes, d’universitaires, de gens de théâtre, de lecteurs, d’amateurs de poésie… et ce fut un beau moment d’intelligence et d’amitié à l’initiative d’Yves Bical et des éditions du Coin de la rue de l’Enfer. Cette rencontre était bienvenue car Jean Ristat est sans aucun doute l’un des meilleurs poètes français et sa poésie n’a pas fait l’objet d’une attention suffisante de la part de la critique et de l’université.
Dans les années soixante-dix, il fit partie, avec Denis Roche et quelques autres, des avant-gardes littéraires qui tentèrent notamment de « déconstruire » la langue poétique. (Déconstruire au sens où l’entendait Derrida est un acte positif).
Et il fonda la revue Digraphe qui sut au fil des ans accueillir de nombreux jeunes écrivains de talent. Aujourd’hui, il anime les Lettres françaises que publie l’Humanité.
Mais, tout en étant de plain-pied avec la littérature de son temps, Jean Ristat se distingue par le fait qu’il est à l’écart de toute mode. Pour moi, il est l’un des meilleurs producteurs de métaphores d’aujourd’hui. Et cela à mes yeux veut dire beaucoup. Notamment qu’il n’a pas renoncé à ce qui, depuis Rimbaud, fut la grande affaire des poètes : contribuer à changer la vie et à transformer le monde. En effet, l’image, la métaphore que beaucoup délaissent aujourd’hui est le moyen par lequel le poète change le décor imaginaire de nos vies. Renoncer à la métaphore, c’est renoncer à cette fonction transformatrice du poème.
S’il est singulier, Jean Ristat n’est pas pour autant isolé. Il s’inscrit dans une lignée. À le lire, chacun peut percevoir les affinités qui sont les siennes. Aragon, bien sûr, dont il fut l’intime pendant des années. Mais aussi Byron, par exemple. Et les poètes baroques de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle.
Ses livres dressent le chapiteau d’un théâtre du désir où montent sur scène l’inconscient et la conscience.
Lui-même a parfois défendu le néoclassicisme. (Et en effet, il y a quelque chose de cela. Par exemple dans ce goût qui est le sien pour la mythologie. Chez lui – mais en vérité sur toute la planète – les dieux n’en finissent pas de mourir et de descendre de l’Olympe…) Mais, à mes yeux, il est avant tout un romantique. Si on veut bien définir le romantisme par la fidélité au rêve. Non seulement pour la cape de nuit dont ses poèmes sont souvent habillés, mais aussi pour les étoiles filantes qui les illuminent. Un romantique révolutionnaire toujours animé de la nostalgie du futur. Il y a chez lui, une vive conscience du désespoir en même temps que le refus, parce qu’il est poète et communiste, d’abjurer l’utopie d’un monde plus humain. Toute son œuvre est un voyage de la Terre à la Lune. L’amour est sa grande affaire. « Je ne chante que pour l’amour contre la mort », écrit-il dans La mort de l’aimé (1998). Libérer l’amour, reste le programme commun des poètes. Jean Ristat a contribué, (et pas seulement pour les communistes), à faire tomber les préjugés concernant l’homosexualité. « Camarade ne mets pas l’amour en prison », nous dit-il toujours depuis l’Ode pour hâter la venue du printemps. Et cela va à mes yeux au-delà de ce combat, dans un mouvement qui bouscule les genres et les conventions, mêle l’intime et le politique et nous porte par-delà des frontières de nos identités.

Voici, pris presque au hasard, quelques vers extraits du Parlement d’amour (1993)

 

Vrai moi aussi j’ai trop rêvé toujours perdant
En ce temps-là vladimir mangeait du jambon
Il parlait de l’amour et d’octobre dix-sept
C’était à la coupole Lily racontait
Volodia était fort comme un lion lénine
L’aimait et le thé fumait comme de l’encens
C’était à paris ou moscou dans les rues
Où se bousculaient des fantômes je voyais
Marcher le poète et sa blouse jaune dans
La brume comme un soleil conduisait mes pas
Le socialisme était l’avenir malgré
Le sang et les larmes ni fleurs ni couronnes ô
Maïakovski sur tes larges épaules de
Titan le monde nouveau comme au vent un drapeau
Flottait et les aveugles voyaient et les sourds
Entendaient qu’a-t-on fait de nous et dans la bouche
Toujours l’âcre saveur de la poudre le feu
Brûle encore lorsque tout semble perdu lève
Toi les assassins rôdent partout les mots ont
Changé mais le poignard est le même qu’a-t-on
Fait de vous hommes sans visage aux yeux crevés
Voici le crime et l’espoir trahi la mémoire
Perdue à jamais on a baissé le rideau
Plus personne n’allumera donc les étoiles
Nous sommes les enfants d’un songe trop ancien
Et trop lourd pour mourir en silence

Ils ont brisé les statues débaptisé
Les villes et les rues les anciens maîtres
Sont revenus on se met à genoux devant
Les idoles on attend un sauveur on ne sait
Plus à quel saint se vouer et le spectacle
Triomphe d’un monde livré aux images
Dans la coulisse on assassine les poètes
Et tout bateleur de foire se croit rimbaud

Révolution déconstruction pensons
La destruction on n’en finit jamais d’être
Libre écrit derrière un paravent le sage
Chinois au pinceau
 

La Revue du projet, n° 30-31, octobre-novembre 2013

 

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