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Le bijoutier indiscret, Guillaume Roubaud-Quashie

Vous voyez bien cet anneau, dit-il au sultan ; mettez-le à votre doigt, mon fils. Toutes les femmes sur lesquelles vous en tournerez le chaton, raconteront leurs intrigues à voix haute et intelligible : mais n’allez pas croire au moins que c’est par la bouche qu’elles parleront.
Et par où donc, ventre-saint-gris, s’écria Mangogul, parleront-elles donc ?
Par la partie la plus franche qui soit en elles et la mieux instruite des choses que vous désirez savoir, dit Cucufa ; par leurs bijoux. »

C’est ainsi que s’élance l’intrigue du « premier opus littéraire » de Diderot (Jean-Christophe Abramovici), Les Bijoux indiscrets (1748).
C’est donc un peu en forme d’hommage au grand philosophe matérialiste – dont nous fêtons, ce mois, le tricentenaire – qu’on aimerait tourner le chaton de la bague magique, non point sur des femmes pour percer à nu leurs secrets d’alcôve mais sur notre société pour la mieux comprendre et ainsi la mieux transformer. Gageons que c’est par les bijoux que nous apprendrons beaucoup ou, plus exactement sans doute, par le bijoutier. Le bijoutier ? C’est bien sûr du « bijoutier de Nice » dont il est ici question, l’homme qui, braqué, tua l’un de ses deux cambrioleurs.

Bien sûr, tout a été dit à ce propos et le meilleur : non, nous ne voulons pas d’une société de cow boys ; non, nous ne voulons pas libéraliser la vente des armes ; non, nous ne voulons pas d’une vengeance toute-puissante.

Reste que si nous tournons le chaton, nous entendrons sans doute quelques sourdes vérités complémentaires. À quel niveau de désarroi et de désespérance faut-il en être arrivé pour se doter d’une arme de poing en vue de se protéger par soi-même ? À quel degré de désespoir quant à l’efficacité de la police et de la justice faut-il en être arrivé pour tirer sur un gamin de 19 ans qui détale avec son magot ? À moins d’être sarkozyste et de croire qu’un homme – sans doute déformé par quelque gêne pervers… – tue avec plaisir un alter ego, comment ne pas voir qu’on ne se résout à « faire justice soi-même » que lorsqu’on est persuadé que la société ne parviendra à rien de concret ? Ces trois coups de feu ne sortent pas de nulle part. Ils sortent tout droit de politiques décennales qui ont affaibli et parfois démantelé police et justice quand il fallait les renforcer. Ils sortent tout droit de si nombreuses démonstrations d’inefficacité qui sont la conséquence inévitable de la mise en œuvre de pareilles politiques. Notre société se trouve ainsi menacée par la dislocation sous l’effet d’une austérité qui a pris de telles proportions qu’une part considérable de notre peuple ne croit tout simplement plus à la police et à la justice républicaines, de fait privées des subsides nécessaires et ainsi, bien trop souvent, privées d’une efficacité probante. On ne force pas le trait en disant que l’austérité nous entraîne vers un formidable recul de civilisation ; cet épisode méditerranéen n’en est, somme toute, qu’une macabre – mais, in fine, petite – illustration.

Dès lors, que dire à ces centaines de milliers de personnes qui ont fait le deuil d’une police et d’une justice nationales et qui manifestent d’une façon ou d’une autre leur soutien au bijoutier niçois ? Qu’ils sont tous fascistes parce qu’ils ont fait l’amer constat que les services publics nationaux sont en crise, et que, partant, on ne veut plus avoir le moindre contact avec eux, lépreux dont l’haleine numérique suffirait à contaminer nos belles et frêles consciences ? Hélas, quel drame d’avoir vu tant de progressistes sur Internet jeter avec ardeur ces hommes et ces femmes trop conscients du démantèlement austéritaire, ces hommes et ces femmes qui cherchent à tâtons quelque chose comme une efficacité concrète – fût-ce dans l’impasse individuelle –, quel drame d’avoir vu tant de progressistes les jeter avec ardeur dans les bras d’authentiques fascistes à coups d’étiquettes et de portes claquées ! C’est au fond toute la question du rassemblement, de son contour et de ses modalités qui nous est posée. Soit nous ne prendrons que ceux qui, très politisés, ont leurs questions et nos réponses… et nous attendrons, longtemps, le cœur pur et une fière rage dans le regard, que le train de l’histoire s’arrête spontanément devant notre petite troupe. Soit il nous faudra essayer de comprendre les mouvements contradictoires de la société, en déceler les potentialités réelles derrière les apparences les plus brunes, relever le défi de l’efficacité concrète et montrer que c’est nous qui sommes les mieux à même de répondre aux justes exigences de notre peuple. Alors, mais seulement alors, nous rallumerons les étoiles, pour les faire scintiller comme des bijoux, pierres décidément indiscrètes mais par là fort précieuses…  n

Guillaume Roubaud-Quashie,
Rédacteur en chef
 

La Revue du projet, n° 30-31, octobre-novembre 2013

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