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L’histoire contemporaine toujours sous influence, Annie Lacroix-Riz

Delga-Le Temps des Cerises, 2012

Par Séverine Charret
Réédition refondée et enrichie de l’essai paru en 2004, cet ouvrage d’Annie Lacroix-Riz dénonce les difficultés auxquelles est confrontée l’histoire contemporaine : tendance croissante aux financements extérieurs au détriment de l’indépendance des historiens, accès restreint et inégal aux archives (publiques ou privées), mutation idéologique et liquidation de la référence au marxisme. Autant de points qui sont ensuite développés et illustrés par des exemples principalement pris dans la période des années trente et de l’Occupation et qui sont assortis de 332 notes.
Dans le 1er chapitre, Annie Lacroix-Riz met en évidence la conversion des intellectuels à l’antisoviétisme dans le sillage d’auteurs comme François Furet ou Stéphane Courtois. La vulgate pointant les « excès » de la Révolution française, établissant une filiation entre Terreur révolutionnaire et bolchevisme, assimilant nazisme et stalinisme autour du concept de totalitarisme s’est ainsi peu à peu imposée. Les tenants de ces thèses, qui s’inscrivent dans une offensive idéologique de défense du capitalisme et du projet européen, sont soutenus par les institutions officielles (ainsi François Furet, chef de file des cérémonies du bicentenaire de la Révolution française), les média, le monde de l’édition (avec les difficultés d’auteurs comme Eric Hobsbawm pour être traduits). Leurs ouvrages sont aussi abondamment relayés dans l’enseignement via les bibliographies des concours ou les programmes du secondaire. Depuis les années 1980, l’histoire économique et sociale, celle des rapports sociaux, de la lutte des classes a progressivement disparu au profit d’une histoire des représentations.
Le 2e chapitre montre la promiscuité croissante entre histoire et grandes entreprises et en décrit les formes : financement d’ouvrages par des sociétés privées, accès (contrôlé) aux archives d’entreprises, commandes de travaux sur l’histoire d’entreprises, remise de prix par des jurys rassemblant historiens et patrons… Annie Lacroix-Riz pointe alors les dérives de cette « Business Story ». Elle souligne avant tout les dangers d’une histoire « aux ordres des bailleurs de fonds » qui exercent des pressions pour que les ouvrages soient conformes à leurs vœux, en passant notamment sous silence la collaboration économique. Pendant ce temps les rares historiens critiques sont de plus en plus isolés, censurés, discrédités sans qu’il leur soit possible de répliquer.
Le 3e chapitre étudie l’influence des institutions sur l’histoire. Annie Lacroix-Riz y montre que les commissions, financées par l’État ou l’Union européenne, véhiculent une vision favorable à la construction européenne, qu’elles ont aussi dédouané l’Église de sa compromission avec les criminels de guerre nazis (affaire Touvier) ou atténué la responsabilité de Vichy dans la persécution des juifs. Sous couvert d’histoire, ces commissions répondent en fait à des impératifs politiques. Dans l’épilogue, Annie Lacroix-Riz revient sur la tentative de réhabilitation de Louis Renault menée par ses héritiers avec la complicité d’historiens.
Cet essai a le grand mérite de montrer l’offensive du patronat sur l’histoire et la pression (notamment financière) qu’il exerce sur les historiens, en lien avec la précarisation de la recherche, et d’en dénoncer les conséquences : l’effacement de l’histoire du mouvement ouvrier et d’une histoire progressiste. À cela, Annie Lacroix-Riz oppose une méthode : le recours aux archives dont l’accès doit être garanti à tous les historiens.

La Revue du projet, n° 29, septembre 2013

 

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