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Figures féminines de la migration en Europe du Sud, Camille Schmoll*

On peut aujourd’hui considérer l’Europe du Sud comme l’avant-poste de politiques migratoires sexuées qui ne disent pas leur nom

On observe dans de nombreux pays européens, une féminisation des flux migratoires. Dans le cas des pays d’Europe du Sud, ce n’est pas tant l’importance du ratio de femmes, que les modalités de leur migration, ainsi que leur rôle dans la société et les marchés du travail, qui frappent. Les migrantes ne sont guère des suivantes, mais bien des pionnières, qui émigrent souvent de façon autonome par rapport aux hommes. Certaines d’entre elles sont rejointes par enfants et maris ; d’autres laissent leurs enfants aux bons soins de leurs parents restés au pays, entretenant ainsi de puissantes chaînes de solidarité transnationale.

Division mondiale et sexuée du marché du travail
En Espagne et en Italie, en Grèce, au Portugal ou encore à Chypre, la main-d’œuvre étrangère féminine constitue une ressource cruciale pour le fonctionnement social et économique du pays. L’importance de l’emploi informel constitue bien souvent un facteur de vulnérabilisation et de discrimination pour ces migrantes sur le marché du travail, même s’il génère parfois des occasions. Chaînon central d’un marché du travail mondial segmenté selon le sexe et l’appartenance ethnique, la migration féminine occupe en particulier les secteurs du tourisme et de l’agriculture, des métiers du sexe et du commerce informel. C’est toutefois les secteurs du soin et du travail domestique qui représentent la première source d’emploi des migrantes en Europe du Sud. Ces secteurs se rattachent en Europe du Sud aux modèles de protection sociale dits « familialistes », fondés sur la faiblesse de l’État et le rôle central des solidarités familiales. De plus en plus de familles font appel à une main-d’œuvre étrangère pour trouver une solution à leurs besoins de travail reproductif. Ces « collaborateurs familiaux » se chargent de l’entretien de l’espace domestique, du soin aux personnes âgées, mais aussi aux plus jeunes et aux malades. À Chypre par exemple on compte environ 40 000 travailleuses domestiques étrangères, principalement philippines, vietnamiennes et sri-lankaises, pour une population de 800 000 habitants. En Italie, les collaborateurs domestiques sont officiellement au nombre de 750 000 aujourd’hui.
Des politiques migratoires sexuées
Les pays d’Europe du Sud constituent un observatoire efficace de politiques de migrations choisies selon le sexe, qui visent à établir une régulation plus ou moins affichée de la main-d’œuvre féminine sur le marché du travail, cela parfois aux dépens des travailleurs migrants masculins, moins désirables dans le cadre d’une économie de services valorisant les stéréotypes féminins attachés au travail reproductif. En Italie, les dernières opérations de régularisation ont privilégié explicitement les travailleurs domestiques, favorisant de facto la régularisation des femmes.
Par ailleurs, la politique migratoire sexuée menée en Europe du Sud assume de plus en plus l’image d’une politique temporaire, où les droits du migrant sont conditionnés à l’obtention d’un permis de travail, parfois difficilement renouvelable. Ainsi, il existe à Chypre une politique migratoire extrêmement restrictive reposant sur des contrats temporaires de travail domestique très proche de celle du système migratoire moyen-oriental. Dans le sud de l’Espagne, le recrutement de migrantes saisonnières circulaires qui travaillent à la cueillette des fraises se fait auprès de femmes, mères de jeunes enfants, directement « à la source », c’est-à-dire dans les villages marocains. Les travaux sur ce système ont mis en évidence la vulnérabilité de ces femmes, dont la situation dépend totalement du bon vouloir de leurs employeurs, et dont la présence est conditionnée par la durée (et le respect) du contrat, ce qui constitue un remarquable outil pour discipliner la main-d’œuvre.

Faiblesse des mesures d’intégration
Les femmes constituent donc un point focal de la politique d’immigration choisie ou sélective de l’Union européenne : vues comme de bonnes travailleuses, au plus près des besoins de la société d’accueil, elles sont souvent privilégiées dans les politiques de migration temporaire et de régularisation. À leur vulnérabilité économique correspond une vulnérabilité sociale. Le Sud de l’Europe se compose de pays qui, de pays de départ, sont devenus récemment des lieux d’accueil, ce qui permet en partie de comprendre le manque de préparation total de ces États face aux nouveaux flux migratoires. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’absence de mesures d’intégration pour les étrangers, car celle-ci persiste même après plusieurs décennies d’immigration. Dans certains cas, la situation juridique des étrangers empire sous certains aspects : en Italie et en Grèce par exemple, de nombreuses mesures juridiques discriminatoires et xénophobes ont été votées récemment.
Un autre exemple tout à fait intéressant de cette faiblesse des mesures d’intégration est le cas du logement. Les possibilités d’aide à l’accès au logement pour les étrangers (primes, logement social, facilités dans l’accès à l’emprunt…) sont extrêmement limitées. Cela a pour effet paradoxal que les cas de ségrégation spatiale sont limités, dans la mesure où les effets de ségrégation liés au logement social n’existent pas. Les migrants, en effet, et en particulier les femmes, cherchent des logements un peu partout où ils sont disponibles, dans ce que Dina Vaiou nomme les « interstices de la ville ». Une autre situation fréquente est le logement chez les employeurs. À Naples, par exemple, les femmes migrantes sont nombreuses dans les quartiers bourgeois de l’ouest de la ville, où elles élisent domicile chez les familles aisées.
Ce type de situation contribue à renforcer l’invisibilité sociale et spatiale des femmes. Ceci dit, elles émergent de plus en plus dans l’espace public et se réapproprient les centres-villes, en des sites et moments spécifiques : marchés hebdomadaires, réunions religieuses, appropriation des parcs le week-end.

L’effet de la crise ?
Une question importante, qui fait craindre une détérioration de la situation des migrantes et migrants, reste en suspens aujourd’hui. On peut imaginer aisément que, du fait de la crise économique et de l’augmentation du chômage, de nombreux migrants perdent leurs débouchés sur le marché du travail, ce qui contribuera à vulnérabiliser leur situation économique et dans de nombreux cas, légale puisqu’on l’a vu, la possibilité d’obtenir un permis de séjour est de plus en plus conditionnée par la possession d’un contrat de travail. De fait, certains de ces pays sud-européens comme l’Espagne voient chuter leur présence étrangère résidente, et la reprise de l’émigration des nationaux.

 

*Camille Schmoll est géographe, elle est maître de conférences à l’université Paris-Diderot.

 

La Revue du projet, n° 29, septembre 2013

 

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