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La monnaie locale, levier de transformation sociale, Entretien avec Jean-Paul Pla*

Entretien avec Jean-Paul Pla*

Revue du Projet : Qu'est-ce que le Sol-Violette et comment est-il né ?
Jean-Paul Pla : Le Sol-Violette est une monnaie complémentaire et citoyenne, l'un des dispositifs de l'économie sociale et solidaire. L'objectif est de permettre à ses utilisateurs de se réapproprier les échanges économiques en remettant la monnaie à sa place : celle d'un moyen et non d'une fin. L'idée a germé vers novembre 2009 lorsque nous avons organisé à Toulouse un débat sur la possibilité de créer une telle monnaie. Près de 120 personnes ont alors pris part à celui-ci, signifiant un fort intérêt pour une initiative de ce type. Des collèges de citoyens ont alors été mis en place pour réfléchir à sa mise en œuvre concrète, auxquels ont pris part plus de 150 personnes. Le Sol-Violette a ainsi été lancé le 6 novembre 2011 et a été, depuis, progressivement élargi à un nombre de territoires et de participants croissant. Ceux-ci peuvent être des citoyens, les « solistes », ou des organisations, les « acteurs sol », et de toutes les couches sociales : cela va des associations de chômeurs aux entreprises. Récemment, un lycée est ainsi entré dans le réseau et tous les échanges internes s'y règlent désormais en Sol-Violette. Aujourd'hui, 1 300 personnes et 140 entreprises utilisent le Sol-Violette.

R.D.P. : La finalité d'un tel réseau est-elle d'abord pédagogique ou en attendez-vous des transformations plus profondes ?
J.-P.P. : L'expérience a une portée pédagogique mais ne se réduit pas à cela : elle porte une véritable remise en cause du fonctionnement de la monnaie traditionnelle. Il s'agit d'une monnaie fondante, c'est-à-dire qu'elle perd sa valeur au bout de trois mois. Elle n'est donc pas capitalisable, ce qui rend toute spéculation caduque. Les premiers bilans ont montré qu'elle circulait à un rythme plus de deux fois supérieur à l'euro, ce qui favorise les échanges et les liens entre ses utilisateurs, promouvant de ce fait une autre conception de la richesse, plus éthique que celle portée par les monnaies classiques.

R.D.P. : Pourquoi avez-vous retenu dans votre communication l'appellation de monnaie éthique ?
J.-P.P. : Ethique parce que notre monnaie symbolise un choix, celui de fonctionner dans des lieux qui respectent les personnes, l'environnement, les salariés, etc. On a fait une charte, qui n'est pas une charte fermée, en vingt-et-un points pour les entreprises, qui peuvent ainsi avoir un label provisoire. Elle s'inscrit ainsi dans une démarche visant à progresser vers un plus grand respect des salariés et de l’environnement social et naturel. Il ne s'agit donc pas d'une démarche fermée telle qu'une labellisation a posteriori. Pour nous, le changement de société doit se réaliser aussi dans la proximité et l'accompagnement des structures qui veulent se transformer. Cette monnaie est aussi citoyenne parce qu'elle est gérée dès l'origine par une commission de pilotage où l'on retrouvait une majorité de citoyens, mais aussi des entreprises, deux banques qui travaillent avec nous et la ville qui n'est qu'une voix parmi d'autres. Et, depuis le début 2013, elle est encore plus citoyenne, car nous avons mis en place des comités de pilotage par quartier, où ce sont les citoyens qui décident concrètement comment la monnaie circule.

R.D.P. : Et de ce fait, vous constatez des différences de fonctionnement selon les quartiers ?
J.-P.P. : Oui, par exemple, dans le quartier du Mirail, le comité a tenu une réunion avec les associations locales qui a débouché sur l'organisation d'un village solidaire permettant de faire découvrir le fonctionnement à l'ensemble de la population. Ce sont eux qui décident et prennent les initiatives. Ils sont aussi en train de voir si le Sol-Violette peut passer un autre cap et dépasser la simple fonction de consommation pour promouvoir plus activement des activités utiles collectivement : des actions citoyennes dont les instigateurs n'ont rien demandé à personne mais qui augmentent le bien-être sur le territoire. Par exemple, certains habitants ont décidé de faire un jardin au pied des immeubles en le finançant de leur poche. Les fleurs qu'ils ont plantées améliorent le quotidien de tous et ce comité de pilotage a décidé de leur attribuer cent sols, pour acheter des graines ou autre, même s'ils n'ont rien demandé, reconnaissant ainsi la valeur sociale de leur activité.

R.D.P. : Avez-vous rencontré des difficultés ou des oppositions dans la mise en place de ce réseau, et si oui de quelle nature ?
J.-P.P. : Il y a eu au départ de nombreux sceptiques, notamment parce que l'on apprend encore trop souvent à l'école qu'il est pratiquement impossible d'agir autrement. Beaucoup ont souri, pensant que le projet n'aboutirait pas. Nous n'avons pas eu la majorité lorsque nous avons soumis le projet pour la première fois au conseil municipal, mais aujourd'hui on a prouvé que le projet était largement viable. Après, d'autres considéraient que ce type d'initiative posait problème dans le cadre de l'euro, mais nous sommes dans un cadre légal : la loi permet que les citoyens qui s'organisent puissent faire circuler une monnaie alternative comme celle-là.

R.D.P. : En quoi une telle expérience peut-elle s'inscrire finalement dans un projet communiste renouvelé ?
J.-P.P. : L'avant-dernier congrès de notre parti avait affirmé qu'il était important de remettre la main sur l'économie et la monnaie et d’en être les acteurs, plutôt que de laisser quelques institutions comme la Banque centrale ou le FMI décider de l'organisation de la production et des échanges. Aujourd'hui, le Sol Violette participe de cette réappropriation et provoque des débats autour de ces thématiques fondamentales. Par ailleurs, plus de 30 territoires, et non des moindres, comme le Pays Basque, Niort, le conseil général d'Ille-et-Villaine, ont développé leur propre monnaie et s'inscrivent dans cette démarche de réappropriation de l'organisation locale. Nous sommes dans un projet profondément politique puisqu'il permet aux habitants d'un territoire d'avoir la vision de son développement et met à leur disposition un outil qui permet de ne pas voir uniquement la monnaie comme un instrument d'enrichissement pour quelques-uns, mais comme un outil de développement. Je crois que je suis dans mon rôle, en tant qu’élu communiste, lorsque je porte ce projet, qui a permis la création de 140 entreprises de l'économie sociale et solidaire, notamment des coopératives dont les salariés sont aussi des acteurs. C'est un projet global de changement de société où l'humain a sa place et participe à ce changement. n

*Jean-Paul Pla est conseiller municipal (PCF) de Toulouse (Haute-Garonne), initiateur du Sol-Violette.

La Revue du projet, n°29, septembre 2013

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